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1943 Francis Chevallier à Perpignan

1943 Francis Chevallier à Perpignan

Un protestant dans la ville

Francis Chevallier est un polytechnicien né en 1918 à Montluçon dans une famille protestante.  Son père Adrien Chevallier (1890/1932), a fait de brillantes études à Bordeaux, a obtenu un diplôme d’ingénieur, a enchaîné des études de théologie et a choisi la voie du ministère pastoral à Cercoux (Charente-Maritime) de 1920 à 1927, puis à Alès de 1927 à sa mort en 1932. Aumônier au Lycée, il a, selon Bruno Chevallier, son petit-fils, transmis à son fils sa conviction qu’il était plus efficace d’évangéliser les jeunes que le reste de la population, d’où certainement l’intérêt de Francis pour les Chantiers de Jeunesse. Le frère cadet de Francis, Max-Alain, né en 1922 a été président de la Fédé 1, pasteur en Algérie pendant la guerre franco-algérienne, professeur de théologie à Strasbourg, et pendant trois ans président de l’Église Réformée de France. Francis Chevallier est lui-même un homme de foi ; il a été actif à la Fédé lycéenne, puis Routier Unioniste, membre d’un groupement de scoutisme protestant adapté à l’X dans lequel il trouve ses amis, les frères Philippe et Maurice Pagézy, Maurice Nosley, Robert Bonnal,Il est sous-lieutenant en 1939, à la déclaration de guerre. Il fait une campagne de Belgique exemplaire (cité à l’ordre de la Division, Croix de Guerre, Médaille de Dunkerque, puis plus tard officier de l’Ordre National du Mérite) avant de passer par l’Angleterre, puis de revenir en France via Brest.

Après l’armistice et la démobilisation, il a participé à la direction (comme Commissaire-assistant) du groupement de Chantier de jeunesse 18, Chevalier d’Assas, dans les Cévennes. En octobre 1941 2 il est chargé de constituer l’ADAC 3 de Lozère, (Association Des Anciens des Chantiers de Jeunesse du département) avec un poste à Mende. En octobre 1942, il est envoyé à Perpignan pour diriger l’ADAC des Pyrénées-Orientales, beaucoup plus importante, dans un département plus peuplé.

Nous remercions vivement sa famille et tout particulièrement Bruno Chevallier, son fils, de nous avoir communiqué ces extraits de ses « Souvenirs », de nous avoir aidé à les commenter et de nous permettre de publier ces pages qui révèlent une tranche de vie à Perpignan en 1943.

Madeleine Souche

Extraits des « Souvenirs » de Francis Chevallier

 

Installation à Perpignan

Dès la fin du printemps, notre appartement [à Mende] est devenu agréable par les journées de soleil. Nous commencions à nous y habituer mais, à la fin de l’été, le Commissaire régional m’annonça que j’étais nommé à Perpignan 4 et j’ai vite su que cette mutation flatteuse était le résultat des démarches de l’évêque de Mende 5 , qui trouvait qu’il y avait trop de fonctionnaires protestants à la tête des services départementaux. Et comme le préfet avait constaté que j’étais le dernier arrivé, c’était moi qui devais partir avec un avancement puisque je n’avais pas démérité. C’est ainsi que le 12 octobre 1942 j’arrivais à Perpignan, ayant laissé Jeannine 6 enceinte à Alès.

Mais avant de parler de Perpignan, il me faut signaler un intermède qui a eu beaucoup d’intérêt dans la suite de ma vie. La Fédération Protestante de France avait organisé en juin 1942 un séminaire de trois semaines de formation biblique pour les chefs de mouvements de jeunesse. L’aumônerie des Chantiers m’a proposé d'y participer et fait obtenir un congé formation. J’ai donc pu, de façon inespérée, me joindre aux participants de ce séminaire, qui se tenait à Notre Dame de Bellecombe 7 , au chalet des Grangettes appartenant aux UCJF (Union Chrétienne de Jeunes Filles) 8 et dirigé par Blanchette Momméja 9, une figure importante du protestantisme pendant et après la guerre. Nous avons beaucoup travaillé et suivi les cours de ce qui se faisait de mieux en matière d’exégètes à l’époque, notamment des professeurs de théologie de Paris, Montpellier ou Genève : les Suisses Wilhelm Vischer 10 et Frantz Leenhardt 11 mais aussi Jean Bosc 12, Georges Cazalis 13, Roland de Pury 14, etc...

[…]

Mais revenons à Perpignan, où j’ai trouvé un bureau installé dans un magasin du centre avec deux pièces derrière et, outre deux collaborateurs comme à Mende, un adjoint avec qui j’allais partager la couverture du département, beaucoup plus peuplé que la Lozère. Cet adjoint, Frindel15, lorrain et patriote, devait jouer un grand rôle par la suite. Pour commencer, il m’a présenté à sa logeuse, et j’ai pu avoir une chambre dans le même logement que lui 16. Nous avions aussi une grosse moto héritée de l’armée, que j’ai pu utiliser pour visiter les cantons les plus proches de Perpignan. Parmi les anciens que nous essayions de rassembler, il y avait beaucoup d’agriculteurs et de viticulteurs. Il y avait aussi le fils Dauré 17, héritier d’un fabricant de Banyuls. Mais les uns comme les autres étaient plutôt aisés et cultivés, beaucoup avaient fait des études supérieures, droit, pharmacie, etc., avant de  revenir sur l’exploitation paternelle. Les cultures maraîchères exigeaient beaucoup de travail mais donnaient deux ou trois récoltes par an. Mais le plus étonnant est que je pouvais retrouver ces garçons que j’avais vus en semaine travailler pieds nus dans les champs, vêtus d’une vieille chemise et d’un vieux pantalon, en train de prendre l’apéritif le dimanche, dans les plus grands cafés de Perpignan 18, en costume taillé sur mesure et cravate à la dernière mode…

J’avais à peine commencé à prendre contact que le 12 novembre, les Allemands, entrés en zone sud la veille, arrivaient à Perpignan et s’y installaient. C’était leur réaction à l’installation des Anglo-Américains en Afrique du nord. En conséquence mon ami Frindel m’a expliqué qu’en tant que sous-officier du Service de renseignement, il reprenait du service dans l’Armée Secrète 19, et que, pour mieux assurer sa sécurité, il était indispensable que je m’abstienne de tout contact avec la Résistance.

Quelques jours après, j’avais entrepris une virée dans le Vallespir et à mon retour j’ai trouvé mon secrétaire sur le quai pour m’annoncer qu’Alain 20 avait devancé l’appel de quelques jours et était né le 17 novembre, de sorte qu’il me suggérait de prendre directement le train pour Nîmes en partance de l’autre côté du quai. […]

Dès mon retour à Perpignan la recherche d’un appartement est devenue prioritaire. Je crois que c’est en janvier 1943 que nous avons pu nous installer dans un petit meublé de deux pièces-cuisine, auquel on accédait, je ne sais pourquoi en descendant quelques marches à partir du pallier de l’escalier de l’immeuble 21. Jeannine 22 a commencé à faire connaissance avec Perpignan et avec mes nouveaux amis. Il y a un temple à Perpignan 23, pas très grand, car il n’y a pratiquement pas de protestants autochtones, mais seulement des « importés », fonctionnaires ou venus pour leur travail.

 

Bourse du travail et Temple de Perpignan

Un dimanche où j’étais allé au culte, je m’étais assis à côté d’un couple plus âgé, qui m’avait passé un cantique. Après le culte nous avons fait connaissance. Lui, André Marez 24, originaire du Nord mais dont les parents étaient venus plus au sud pour fuir l’occupation allemande en 14-18, était professeur d’histoire et géographie 25 . Elle, Georgette, originaire de Valence, avait eu maman comme monitrice d’école du dimanche 26 et j’ai appris plus tard que son frère, qui avait hérité de la fonderie familiale, était un ami de mon oncle Roger27. Ils avaient un fils né sur le tard en 1938 et étaient installés depuis longtemps à Perpignan.

André avait [fait] une étude approfondie de la géologie des Pyrénées qui était l’œuvre de sa vie28 . Il pensait écrire un jour un livre sur la question, mais n’est jamais passé à la réalisation : il m’a cependant montré avec fierté les nombreuses boites de fiches où étaient consignés ses travaux. À l'origine, il avait pensé en faire une thèse de doctorat.

Je n’ai gardé aucun souvenir précis du vieux pasteur qui présidait nos cultes, mais peut-être n’habitait-il pas Perpignan29.

Chez les Marez nous avons fait la connaissance des sœurs Barrème ; Odette, était professeur, de lettres je crois, et sa sœur cadette, Paule, qui apparemment n’avait pas fait d’études après le bac, cherchait un travail administratif. Elles avaient perdu leurs parents jeunes et parlaient surtout de leur mère, toujours malade, mais on ne savait pas de quoi : anémie, dépression ou imagination ? Ils voyaient aussi un couple catholique doté de trois ou quatre enfants et un peu extravagant. Lui, avait un commerce de gros en tout genre, de l’alimentation au liège pour faire des bouchons ; elle, avait aussi une activité professionnelle mal définie et paraissait surtout très fantasque mais charmante.

Rencontres

À part ça, l’ambiance du travail et des relations était étrange. L’encadrement des Chantiers de Jeunesse, sous des apparences très conformistes, était assez frondeur à l’égard de Pétain et de Vichy. La proximité des Pyrénées, malgré la décision des Allemands de créer une zone interdite de dix kilomètres le long de la côte et de la frontière espagnole 30, zone dans laquelle ne pouvaient en principe rester que les résidents et où nous n’avions donc plus le droit d’aller, attirait sans arrêt des gens désireux de passer en Espagne et qui ne s’en cachaient pas toujours. C’est ainsi que j’ai été un jour abordé, je ne sais pourquoi, par deux gaillards parlant anglais et très peu français, peut-être un peu allemand, et qui voulaient savoir où prendre le bus pour Estagel, un chef-lieu de canton31 de la zone interdite 32 . En approchant du lieu de départ du car, vers 16 heures, nous avons vu la Feldgendarmerie en train d’éplucher les papiers des gens qui montaient dans ce car, nous avons discrètement pris nos distances et j’ai eu loisir toute la soirée d’essayer de comprendre qui ils étaient. C’étaient deux aviateurs hollandais dont l’appareil avait été abattu sur la France et qui voulaient donc retourner en Angleterre par l’Espagne : ceux que la police espagnole n’arrêtaient pas étaient périodiquement embarqués par bateaux pirates sur des plages discrètes. Ils avaient de fausses cartes d’identité de résidents à Estagel 33, des cartes très précises de la frontière dans la doublure de leurs vêtements et les poches pleines de nourriture énergétique genre pruneaux, raisins secs, figues sèches, etc. Ils ne souhaitaient pas recourir aux passeurs locaux et prétendaient qu’en cas d’interpellation par les Allemands, la sonorité gutturale de leur hollandais (qui a hérité de la jota espagnole depuis Charles Quint) leur permettrait de passer pour des Catalans 34! Le bus suivant ne passant que deux jours après, il fallait les loger : c’était l’époque où j’étais encore seul et mon Frindel étant en déplacement, je les ai mis la première nuit dans sa chambre. En l’apprenant à son retour il était furieux à cause du risque encouru et il a fallu trouver un autre lieu. J’ai fait appel aux amis Marez, qui étaient assez réticents, à la fois parce que peu enclins à la résistance et parce qu’ils logeaient dans leur appartement un aumônier protestant allemand ; enfin, pour me faire plaisir, ils ont casé les deux aviateurs dans leur grenier et ceux-ci ont pu prendre leur bus le jour suivant.

Un peu plus tard, Jeannine étant arrivée dans notre premier meublé, nous promenions Alain dans son landau dans un jardin public et en prenions des photos. Un couple nous a abordés et nous a proposé de photographier notre trio, tandis que nous les prendrions avec leur appareil. On a lié ensuite conversation et nous avons su que c’étaient des jeunes mariés, que lui était un officier en route pour l’Espagne et l’Angleterre et qu’elle l’avait accompagné jusqu’à Perpignan, dernier point d’accès libre; nous les avons trouvés bien imprudents de s’être si facilement confiés à nous, mais cela arrivait.

 

Francis Chevallier et ses frères , Max-Alain debout à gauche

Francis Chevallier , son épouse et son fils Alain (photo prise par l'officier en route pour l'Espagne et l'Angleterre).

Par contre, je n’ai jamais su pourquoi mon ancien et ami de l’X, Maurice Nosley 35 dont nous avons fait plus tard le parrain d’Annick 36 , est venu nous voir pendant l’été 1943. Il était apparemment37, comme moi, en congé d’armistice et nous a invités à prendre un ou deux repas au Cercle des officiers, qui fonctionnait encore pour les retraités.

Après la libération nous avons lié le voyage de Maurice Nosley à ce que m’a dit John Caulfield, une ancienne connaissance du Réarmement Moral, que j’ai rencontré en uniforme de capitaine US, officier chargé du moral d’une unité, car il avait un diplôme de psychologie : il me demandait pourquoi personne ne s’était occupé de faire décorer

Je n’ai jamais su non plus pourquoi on m’a demandé un jour d’aller chercher à la gare un jésuite, qui était aumônier régional des Chantiers de Jeunesse pour la Région de Bordeaux, et de l’amener jusqu’à la porte d’un médecin du centre-ville, après quoi je ne l’ai plus revu. C’était sans doute une réunion de résistants semblable à celle de Caluire, mais qui n’a pas fait de vagues.

Deux autres affaires ont été plus pittoresques. La première fut l’apparition à mon bureau du mari d’une cousine germaine de maman, André Monnier 38, chez qui j’avais été invité plusieurs fois lorsque j’étais à l’X à Paris. Après la guerre, nous avons su qu’il l’avait passée en grande partie à Londres, comme secrétaire particulier d’André Philip39, grande figure protestante du socialisme avant la guerre, animateur du Christianisme social 40 et à Londres, ministre de de Gaulle. […]

André Monnier m’explique tout de go qu’il arrive de Londres et qu’un sous-marin l’a déposé sur une plage près de Port-Vendres, où on viendra le reprendre ; sa mission est d’essayer d’approcher l’aéroport et de voir si les Allemands ont, ou pas, des appareils de détection analogues au radar que les Anglais viennent d’inventer. Malheureusement, il y a autour de l’aéroport une zone interdite de deux kilomètres et, après l’avoir amené jusqu’à la limite, je constate avec lui que nous sommes trop loin pour pouvoir distinguer d’éventuels équipements. Mais je ne peux plus rien pour lui et je l’abandonne : je ne saurai jamais s’il a pu s’infiltrer plus près, mais finalement les Allemands n’avaient pas de radars.

L’autre affaire était rocambolesque. Un jour je reçois un coup de fil de B, commissaire-adjoint au régional pour l’éducation, un psychologue chevronné, qui me demande si je peux le recevoir. Rendez-vous pris, je vais le chercher à la gare et, une fois dans mon bureau, il m’explique que Darnand 41, le grand chef de la Milice 42 , lui demande de venir à ses côtés pour s’occuper de formation. La Milice était une formation paramilitaire au service de Vichy, formée de gens brutaux et prêts à tout, qui arrêtaient ou tuaient les juifs ou résistants, un genre de SS à la française. B. ayant des amis dans la résistance, leur avait envoyé un message demandant s’ils estimaient possible qu’il accepte ce poste avec l’intention d’informer la résistance ou s’ils pensaient que c’était trop dangereux, auquel cas il ne lui restait qu’à entrer dans la clandestinité. Il lui fallait rester injoignable pendant une semaine en attendant la réponse. Parmi nos amis, jeunes ménages protestants, il y avait un interne à l’hôpital43 et ensemble nous avons imaginé de faire hospitaliser B. dans le pavillon des contagieux avec interdiction de sortir de sa chambre. Cela a très bien marché sauf qu’il était gros fumeur et que, n’étant pas malade, il faisait une grosse consommation de livres : il a fallu nous relayer pour l’alimenter en cigarettes au marché noir et en bouquins. La réponse lui déconseillant d’accepter, il est parti pour une « destination inconnue » sans repasser par Montpellier…

Établissement du STO

C’est au printemps 1943 44 que les Allemands, à court de main d’œuvre puisque tous les hommes valides étaient mobilisés dans l’armée, surtout depuis qu’Hitler avait attaqué l’URSS, ont décidé d’envoyer en Allemagne tous les jeunes Français de la classe 42, c’est à dire nés en 192245 . Quelques-uns étaient déjà passés par les Chantiers où le « service » était de huit mois, mais beaucoup y étaient encore. Le gouvernement a donc organisé des convois en train, à partir des préfectures pour ceux qui étaient rentrés chez eux, et des groupements des Chantiers pour les autres. Du coup notre rôle a changé. Une partie des « anciens » est partie dans les maquis, dont les effectifs ont grossi et rajeuni à cette occasion. Pour ceux qui acceptaient de partir en Allemagne, nous avons enregistré leur situation familiale, les problèmes que posait leur départ, en particulier pour ceux qui étaient mariés, et l’adresse de la ou des personnes avec qui garder contact. Mon secrétaire est parti et m’a écrit de Silésie, où on lui faisait décharger à la pelle des wagons de charbon, rude tâche pour un bureaucrate. Est parti dans le même train le fils Dauré, héritier d’une grande marque de Banyuls et qui était un de nos correspondants 46 . Pour ceux qui partaient des camps, j’ai fait la tournée des groupements où ils étaient. Une partie était à Labruguière, près de Mazamet, une autre à l’Ardoise, au sud de Bagnols, sur la voie ferrée rive droite du Rhône. Je travaillais avec les assistantes sociales et les chefs de groupes pour faire le même genre de dossier que pour ceux qui partaient de chez eux. J’ai retrouvé mon ami Blaineau47 à L’Ardoise et remarqué que son agressivité à l’égard des femmes depuis que sa fiancée l’avait lâché, disparaissait lorsqu’il travaillait avec une certaine assistante sociale. Je n’ai donc pas été étonné d’apprendre leurs fiançailles quelques mois après.

Max-Alain 48 était concerné par cet enrôlement de la classe 42 : il était entré aux Chantiers en octobre 1942 et aurait dû sortir en mai, mais, pour ne pas perdre son temps avant la rentrée des facultés de théologie, il avait pris un engagement de quatre mois comme « chef d’atelier », qui lui permettait de compléter son expérience en relations humaines. Il a d’ailleurs écrit ses réflexions sur cette expérience ; elles ont été publiées dans le bulletin de liaison des cadres et fait quelques vagues, car il ne s’était pas privé de dire ce qu’il avait vu de contraire aux « grands principes humanitaires et éducatifs » des Chantiers. Sa qualité de «gradé» a fait qu’on lui a proposé de faire, avant de partir en Allemagne, un stage de formation pour être « homme de confiance », c'est-à-dire, en principe, médiateur entre les autorités allemandes et les jeunes. Cela paraissait assez ambigu, mais il avait envie de voir en quoi consistait cette formation et il y est allé : ce n’était pas aussi bassement collaborateur qu’il s’y attendait mais beaucoup plus subtil. Ainsi éclairé, il ne voulait pas jouer ce rôle, mais il avait eu une permission pour se rendre à Alès chez notre mère et était convoqué pour se joindre à un convoi en gare de Dijon. Il a pu ainsi se « tromper » de train à Dijon et partir vers Paris, d’où, sans doute conseillé par son oncle Pierre Lestringant49, il est allé se réfugier dans la Marne, au Gault-la-Forêt 50, où tante Suzanne dirigeait sa maison d’enfants abandonnés, avec beaucoup de mal pour les nourrir ; si bien qu’elle avait transformé un bout de terrain en potager et un autre en champ de pommes de terre et s’échinait à les cultiver elle-même, car son adjointe, de formation comptable, ne semblait pas beaucoup l’aider. Tante Suzanne était bien vue dans le village, où l’institution « de Blonay », fondation suisse, avait une pouponnière et trois autres maisons. Le maire était très compréhensif et la secrétaire de mairie opportunément maladroite. Max-Alain, venant des Chantiers, n’avait pas de carte de ravitaillement et sa carte d’identité mentionnait une date de naissance gênante ; la secrétaire renversa son encrier sur cette carte d’identité 51 et lui en refit une autre avec ma date de naissance, plus une carte de ravitaillement. Ainsi paré, Max-Alain, à la rentrée des facultés s’installa à Paris, au séminaire de la faculté de théologie, et mena une vie prudente : pas de métro ni de sorties le soir, déplacements à pied ou à vélo.

Evénements divers à Perpignan

Un soir, nous rentrions à Perpignan par le train de 23 heures 52, en retard comme d’habitude car, les Allemands confisquant à leur profit le charbon français, les locomotives de nos trains marchaient au « schlam », poussière ramassée après le chargement des wagons et qui contenait un mélange de charbon et de terre ; du coup la pression de vapeur tombait dans les côtes et le train s’arrêtait au passage des Corbières pour rétablir cette pression avant de repartir. À la sortie de la gare, on nous a donné l’« Ausweiss » (laisser-passer) qui nous permettait de rentrer chez nous malgré le couvre-feu interdisant de circuler ; mais au bout de l’avenue de la gare la Feldgendarmerie a arrêté tous les voyageurs sans se soucier des Ausweiss et nous a emmenés à la Kommandantur, qui était dans un grand hôtel du centre 53 . Nous étions tous plantés dans le hall, nos valises à nos pieds, inquiets de ne pas savoir quel sort nous était réservé. Jeannine, toujours pratique, a partagé en deux le cake de Mamie 54 pour le cas où nous serions séparés. Au bout d’une longue demi-heure, un officier supérieur apparaît au balcon de la mezzanine et hurle des ordres se terminant par « raus » (dehors). J’ai compris qu’il ordonnait de renvoyer les gens qui étaient munis d’un Ausweiss. Entre temps, les informations avaient circulé : la rafle avait été déclenchée parce que quelqu’un avait fait sauter un morceau de l’hôtel où étaient hébergées les « souris grises », les secrétaires militarisées du commandement allemand, mais c’était avant l’arrivée de notre train55.


Autres événements à Perpignan

Toujours dans cette année 1943, à l’Ascension ou à Pentecôte, je suis allé à une session du Réarmement Moral 56 à Castelnaudary ; il y avait des gens de toute la zone sud, notamment Pierre Lombard, alors directeur général de Rhodiacéta et un ou deux autres patrons lyonnais ou nîmois. Je ne me souviens pas du thème de la session, qui se passait dans un petit hôtel en centre-ville, mais les échanges avaient été intéressants.

En octobre ou novembre, un matin, alors que j’ouvrais notre local, arrive un homme à bicyclette qui me pousse à l’intérieur et entre avec son vélo puis se présente: « Capitaine Fontaine, Armée secrète » et m’explique que les Allemands avaient fait une descente près de Céret chez un passeur de frontière dont il me dit le nom : lui leur avait échappé mais sa femme avait été prise, emmenée à la Citadelle de Perpignan, où étaient détenus les résistants, torturée et pendue par les pieds trois jours jusqu’à ce qu’elle donne le nom des gens que son mari voyait. Elle avait donné cinq noms, dont le mien et le capitaine me conseillait de disparaître au plus vite. Je lui ai expliqué que telle n’était pas mon intention, car je ne connaissais le dit passeur que comme délégué à la propagande de Vichy pour son canton, ce qui était vrai. Le capitaine m’a quitté, apparemment pas convaincu que je m’en sorte ainsi. Vers onze heures, le téléphone sonne, on me demande et j’entends : « Ici le Secrétaire général de la préfecture, pourriez-vous passer tout de suite à mon bureau ?». La préfecture n’était pas loin, je m’y rends et suis introduit chez le secrétaire général, qui me tient le même discours que le capitaine et je lui réponds de la même manière, sans le convaincre de l’efficacité de ma tactique. Rentré à mon bureau je raconte tout ça à Frindel, qui me dit : « Attends à demain, ce soir je vais voir les Allemands et essayer d’arranger ton cas ». Et le lendemain matin il me dit : « Je crois que le coup est désamorcé, mais tiens-toi quand même sur tes gardes » 57. Dès la veille j’avais préparé un petit sac à dos avec des vêtements et étudié comment sortir par le toit de l’appartement.

J’étais depuis un certain temps décidé à quitter les Chantiers 58 , où l’essentiel de notre travail consistait à organiser des envois groupés de colis préparés par les familles à l’intention de nos jeunes en Allemagne et à faire imprimer des étiquettes pour officialiser ces envois. Notre premier jeu d’étiquettes a été refusé parce que nous y avions malicieusement mis SOT pour service obligatoire du travail, avant que ne soit édictée la règle officielle STO pour service du travail obligatoire. J’avais donc fait le tour des entreprises susceptibles de m’employer sur Perpignan, mais aucune n’avait de poste d’ingénieur, à part peut-être le fabricant de cageots et de palettes en bois. Le climat de Perpignan devenant malsain pour moi, j’ai écrit à Pierre Lombard pour lui demander si un de ses confrères de Lyon serait intéressé par un ingénieur de mon profil. Quinze jours ou trois semaines plus tard, il me répondait avec son style très particulier : « Mon cher Chevallier, je n’ai trouvé personne qui soit intéressé par un ingénieur de votre profil, à part moi ».

 

Postface de Bruno Chevallier

La famille et les amis de Francis se sont souvent étonnés de l’implication dans les Chantiers de Jeunesse (à l’image ambiguë) de ce combattant exemplaire de 1940, viscéralement anti-Nazi, sympathisant du christianisme social et soutien logistique des résistants après l’invasion de la Zone Sud de novembre 1942.

Il nous semble donc nécessaire d’évoquer le fait que son action ne peut se comprendre que dans l’obéissance à sa vocation spirituelle d’évangélisation des jeunes déboussolés par la débâcle, réellement désespérés et en risque de dérive.

Dans aucun de ses écrits de l’époque (nombreux courriers, textes de conférence ou articles pour les Chantiers, journal personnel tenu sur des petits carnets, …) il n’y a la moindre remarque à caractère politique : son centre d’intérêt n’était pas là et, de toute façon, les Chantiers de Jeunesse se voulaient résolument apolitiques.

Même après la guerre, il défendra cet engagement, rappelant l’importance des résultats obtenus sur les 400.000 jeunes passés par les Chantiers et parfois par l’ADAC.

Le Général de La Porte du Theil, fondateur et dirigeant national des Chantiers de Jeunesse et de l’ADAC, avait été Secrétaire National du scoutisme français avant-guerre. Pour organiser et animer les Chantiers, il a abondamment puisé dans les très efficaces méthodes éducatives de Baden Powell, qui sont elles-mêmes très éloignées de tout objectif politique.

A la Libération, le Général de La Porte du Theil, haut fonctionnaire de Vichy, n’a pas évité une assignation devant les tribunaux de l’épuration, malgré l’animosité que lui vouaient les allemands qui l’avait arrêté et mis en détention en Allemagne. La Haute Cour de Justice (composée de résistants) lui accordera une ordonnance de non-lieu dans ces termes : « Il est établi d’une façon indiscutable que […] de La Porte du Teil s’est réhabilité en prenant une part efficace, active et soutenue à la résistance contre l’occupant »59 .

De son côté, le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF) composé de gaullistes, publiera le 9 décembre 1945 une ordonnance reconnaissant que « les cadres des Chantiers de Jeunesse ont pris dans leur ensemble une part active à la résistance, soit dans les maquis, soit dans l’exercice de leurs fonctions 60 .

D’après l’historienne Véronique Vergez-Chaignon, le Général de La Porte du Theil a, bien évidemment, « reconnu que les Chantiers ne constituaient pas la seule réponse possible aux évènements de 1940 ». « C’était, écrira-t-il, la solution qui correspondait à mon tempérament, voilà tout. Il y aurait pu en avoir beaucoup d’autres. Je n’en écarterai jamais qu’une : celle de ne rien faire. L’inertie seule eût été déshonorante».

Laissons-lui ce dernier mot que Francis n’aurait pas renié.

 

Notes

1 Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants (mouvement international).

2 Carnet de bord de son frère Max-Alain : Le 6 janvier 1942, Max-Alain apprend qu’il est muté au Groupement n°18 “Chevalier d’Assas”, le Groupement que Francis a quitté trois mois plus tôt, à la suite de son mariage.

3 L'appel aux Chantiers de Jeunesse était obligatoire et ne souffrait pas d'exception À la fin de leur service, les jeunes étaient invités à rejoindre, s’ils le souhaitaient, l'Association des Anciens des Chantiers (A.D.A.C.) qui les encourageait à prendre des responsabilités, et qui joua un rôle d'administration des réserves de troupes.

4 Comme responsable de l’ADAC. Il y avait trois Chantiers dans les P.-O., installés loin des grandes agglomérations, Argelès-sur-Mer, Banyuls-sur-Mer et Formiguères surtout, le groupement 29, Bugeaud  créé le 20 août 1940 et qui a fonctionné jusqu’au  11 juillet 1944 en différents endroits, pour finir à Pissos (Landes) avant d’être versé à la production industrielle en février 1944.

5 Mgr. Auvity, pétainiste, bientôt très favorable à la collaboration, opposé à la résistance jusqu’à la veille de la Libération.

6 Jeannine Chausse, son épouse.

7 En Savoie.

8 Institution protestante organisée à la fin du XIXe siècle au plan national pour unir ensemble les jeunes filles dispersées dans plusieurs églises luthériennes, réformées évangéliques, méthodistes…

9 Blanche (dite Blanchette) Momméja (Paris 1896-1991), protestante, fille d’un courtier en valeurs mobilières et d’une suissesse directrice d’un hôtel. Elle fait des études au Lycée Racine et entre aux UCJF. En 1938, elle part à Notre-Dame-de-Bellecombe où elle prend la direction du Chalet les Grangettes. Elle y restera jusqu'en 1946. Blanchette est membre de la Cimade (Comité Inter Mouvements auprès des Évacués) depuis sa création en octobre 1939. Durant les années 1943-1944, elle héberge à maintes reprises des résistants membres du maquis de la région du Beaufortin. Plus tard elle sera la responsable de la maison de rencontre de la Fédé à Bièvres.

10 Wilhelm Vischer (Davos 1895-Montpellier 1988) pasteur, théologien, hébraïsant, spécialiste de l’Ancien Testament. Prêcher l'Ancien Testament était une nécessité à un moment où une propagande antisémite était prête à souligner son caractère inférieur et à réclamer son exclusion du Canon. Aussi les idées lancées par Vischer ne cessèrent-elles de gagner du terrain.

11 Franz J. Leenhardt (Saint-Pargoire 1902-Genève 1990) professeur de Nouveau Testament.

12 Jean Bosc (Lille 1910-Paris 1969) pasteur, enseignant et cofondateur du journal Réforme.

13 Georges Cazalis, (Paris 1917-Managua, Nicaragua) 1987, pasteur, théologien et professeur de théologie à la Faculté de théologie protestante de Paris.

14 Roland de Pury (Neuchâtel 1907- Aix-en-Provence1979) est un pasteur suisse, connu pour son engagement en faveur des Juifs lors de la Seconde Guerre mondiale, à Lyon.Il y fut arrêté et emprisonné par la Gestapo (en 1944, il écrivit  "Journal de cellule"). Durant sa vie entière, Roland de Pury a combattu au nom des droits de l'homme, d'abord par son engagement contre le nazisme puis en dénonçant la torture pendant la guerre d'Algérie aussi bien que le régime de l'Union soviétique.

15 Carnet de 1943 de son frère Max-Alain Chevallier, remarque relative à Georges Frindel : « Samedi 24 juillet. Eté déjeuner avec les chefs de l’ADAC et quatre chefs de section ou district […] ; vu combien Francis pouvait avoir de difficulté à travailler avec le nouveau trois étoiles amorphe et immuable et son adjoint sûr de lui et têtu. »

16 Note de Bruno Chevallier : 8 rue de la Barre.

17 C'est le fils d'Albert Dauré. Précisions de son frère Bernard Dauré : « Comme tous les jeunes gens de sa génération, il (Jean Dauré) fut mobilisé pour les Chantiers de Jeunesse. Etant bon skieur, il fut affecté à un Chantier de Jeunesse en montagne, dans les Pyrénées centrales, ou il partageait la chambrée bâtiment de Michel Galabru. »

18 Le Grand Café de France, le Grand café de la loge, le Palmarium ?

19 Jean Larrieu, Vichy, l'Occupation nazie et la Résistance Catalane,tome 1, p. 15 :"L 'action résistante se développe surtout avec la fusion en 1943 de Combat, Libération et Franc-Tireur dans les Mouvements unis de la Résistance, les MUR, dont l'organisation paramilitaire héritée de Combat est l'Armée Secrète, l'AS. Le premier chef de l'AS est l'instituteur Louis Torcatis.

20 Son fils.

21 Note de Bruno Chevallier : 23 rue de la Cloche d’Or.

22 L’épouse de Francis Chevallier.

23 Le temple protestant de l’Eglise réformée de Perpignan sur l’actuelle Place Rigaud, sous la Bourse du Travail, a été construit par Léon Baille en 1875 en vertu des articles additionnels du Concordat napoléonien qui faisait obligation aux municipalités de fournir un lieu de culte aux protestants à partir d’un certain nombre de fidèles.

24 ROUDIÉ Philippe. « André Marez ». In : Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, tome 49, fascicule 4, 1978. Pyrénées. pp. 531-532. Décédé en 1978. « Originaire par sa famille du nord de la France, élève à Grenoble de R. Blanchard, il avait commencé sa carrière d'enseignant à Nantua (Ain) […]. Mais, vite, c'est le Roussillon qui attira et retint André Marez : nommé au collège municipal qui est devenu le Lycée Arago de Perpignan, il y fit tout le restant de sa carrière ».

25 Il avait côtoyé Fernand Braudel dans ses études.

26 André Marez s’était converti au protestantisme, l’historien André Balent, qui fut son élève au lycée Arago a gardé le souvenir du récit de sa surprenante conversion fait à ses élèves. Il joue un rôle actif dans l’Église réformée des Pyrénées-Orientales, secondant et même remplaçant le pasteur Massat, souvent absent.

27 Roger Marion, frère de Marthe, la mère de Francis

28  ROUDIÉ Philippe. André Marez …. « Ami de Daniel Faucher, le fondateur de la Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, il entreprit alors des travaux sur la partie orientale des Pyrénées : il déposa même un sujet de thèse de doctorat de géographie physique sur le Roussillon et l'Ampourdan que la guerre civile espagnole puis la deuxième guerre mondiale lui firent abandonner. A. Marez n'arrêta pas cependant d'écrire sur la région qu'il avait adoptée et, en 1936, la Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest publia de lui « Les origines de Perpignan ». Puis il s'intéressa aux régions naturelles des Pyrénées-Orientales et aux grandes inondations de 1940. Après 1960, c'est le Confient, où il venait passer des vacances studieuses, à Py, au pied du Canigou, qui retint surtout son attention. Reconnu comme l'un des meilleurs connaisseurs de son pays d'adoption, il fut chargé d'écrire le chapitre de géographie humaine du Roussillon, un ouvrage collectif paru aux Horizons de France, en 1966. Avec cet écrivain au style clair qu'animait une foi protestante profonde, avec ce pédagogue admiré et aimé d'élèves qui ne l'oublieront point, le Roussillon a perdu l'un de ses premiers géographes. »

29 Samuel Narcisse Massat, né en 1878, bachelier en théologie en 1903 à Montauban, pasteur de l’Église réformée en 1906, à Perpignan de 1926 à 1944. Il habite à Perpignan. C’est un homme discret qui veille à ne pas se faire remarquer par les Allemands. Son collègue, le pasteur Vernier de Collioure rapporte sa prudence et celle de son épouse : « Mardi 18/05/43 — Retourné à Perpignan, ce matin par train de 7 heures pour voir Massat et aller à la Kommandantur pour avoir la permission pour samedi. Mais Mme Massat ayant dit que son mari avait une permission pour son travail pour aller dans la « zone interdite », le papier qu’il a pourra faire. Alors, de ce fait, pas allé à la Kommandantur. Massat, d’ailleurs, réfléchissait, tête baissée, n’avait pas envie d’aller. « Il faut, dit sa femme, aller à la Kommandantur le moins possible. Faut passer inaperçu. » « C’est Massat qui écopera s’il y a un embêtement. » Son activité clandestine, aide aux passages en Espagne probablement (sacs dans la sacristie) n’a pas laissé de traces écrites sinon une allusion à son départ précipité en Ariège (où le normalien Rémi Athiel, déplacé à Foix par Vichy l’a rencontré). Une note en marge de la séance du Conseil presbytéral qui le dit absent pour maladie, précise qu’il a été obligé de fuir (probablement en janvier 1944). Le pasteur Vernier écrit effectivement : « mercredi 26/01/44, Carte de Massat, malade de nouveau et me demandant de le remplacer au besoin ». Il n’en parle plus après cette date.

Francis Chevallier est en contact avec lui : Carnet de 1943 de Max-Alain Chevallier : « Dimanche 25 juillet, visite de Francis et moi à M. et Mme Massat, (le pasteur). Francis devant assurer les cultes du mois d’août en l’absence de M. Massat. »

30 Zone créée le 11/02/1943.

31 Le véritable chef-lieu était Latour-de France.

32 En réalité, Estagel n’était pas dans la zone interdite.

33 Estagel. C’est là qu’est établi le réseau « Alexandre-Edouard » dont Henry Bourdanel est responsable et qui s’occupe de parachutages, ravitaillement de maquis, hébergements de combattants anglais parachutés en France (Attestation faite à l’instituteur J. Brieu, Estagel le 1er octobre 1954). Voir l'article Jean Brieu des Compagnons de France à la Résistance.

34 En fait, le catalan ignore la jota et le néerlandais n’a pas empruntée sa tonalité gutturale au castillan ( elle lui est particulière). Mais les Allemands ne savaient certainement pas tout cela.

35 Maurice Nosley, issu d’une famille protestante, paroissien de Paris-Luxembourg, polytechnicien de la promotion 1936, Routier Unioniste comme Francis Chevallier, impliqué dans le Groupe d’Oxford qui deviendra en 1938 en France le Réarmement Moral et Spirituel (RMS), il a eu le temps de faire son année de spécialisation avant la déclaration de guerre du 3 septembre 1939. Comme tous les jeunes anciens de l’X, Maurice Nosley a été mobilisé d’octobre 1939 à septembre 1940 et affecté sur le champ de bataille, pendant le premier semestre 1940, en tant que sous-lieutenant, Après l’armistice, Maurice Nosley demanda, à être mis en congé d’armistice (c'est-à-dire à être démobilisé). Le Secrétaire d’État à la Guerre avait sur les bras un trop grand nombre d’officiers et encourageait la démobilisation ou l’implication dans les mouvements chargés de s’occuper d’une jeunesse totalement désorientée par la débâcle française du mois de juin 1940. Maurice Nosley opta pour les Chantiers de Jeunesse. Dès les premières rafles de juifs en 1941, Lucie Sabatier-Chevalley, Maurice Nosley, Odette Bechard organisent des sauvetages d'enfants. Le temple de l'oratoire du Louvre, rue Saint-Honoré, fait office de PC. En 1943 il contribue à l’Entraide Temporaire, organisation multiconfessionnelle dirigée par Lucie Sabatier-Chevalley et convoie à la campagne des enfants juifs parisiens pour les sauver. En septembre 1944, il participe à nouveau au Réarmement Moral Il est réintégré dans l’armée en avril 1946, mais reste président du mouvement du réarmement moral transformé en l’organisation non gouvernementale (ONG) « Initiatives et changement » (voir aussi note 56 infra).

36 La fille de Francis Chevallier.

37 Nathalie Chavanne et Anne-Marie Tate, « Ils se sont mis en route, op. cit. » : Maurice Nosley est membre du réseau « Jonque » dirigé par Jean d’Aubard du Bureau central de renseignements et d’action BCRA (155 hommes) chargé du renseignement sur tout le territoire. Pour Londres, il est l’agent Leveillay, matricule RJ 1792, adjoint de Davy, officier aviateur ; pour ses hommes il est « Maurice ». Il a pour mission d’organiser 80 agents en trois sous-réseaux pour la récolte des renseignements prioritaires : Les chemins de fer pour connaître l’avance et les transports de l’armée allemande. La surveillance des gares et des aérodromes pour répertorier les résultats des bombardements.. Les emplacements des installations allemandes sur les côtes, notamment la localisation des plateformes des engins V1 et V2.

38  Raoul CRESPIN, Des protestants engagés : le christianisme social, 1945-1970,1993, Les bergers et les mages, p. 24 ; Geneanet. Base Léonore. Deux responsables du Christianisme social ont rejoint Londres. André Monnier, né le 3 août 1895 - Alençon (61), décédé en 1970, à l’âge de 75 ans, protestant, fils du pasteur Benjamin Monnier, industriel, ancien élève de l'École des hautes études commerciales, évadé de France en 1943, surnommé Duprat dans la Résistance, secrétaire d’André Philip à Londres et à Alger fut chargé par le Gouvernement provisoire d’une mission d’étude des problèmes de l’après-guerre. Préfet de la Savoie en 1944-1945, ardent combattant de la lutte antialcoolique, de la prostitution et des maladies vénériennes André Monnier fut nommé commissaire des travaux à Toulouse (juillet 1945) au titre du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, puis chef de la mission française d’études sur la Reconstruction aux États-Unis (novembre 1945-mars 1946) et contrôleur général technique au ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (juin 1946).

39  André Philip (Pont-Saint-Esprit 1902-Saint-Cloud 1970), professeur de droit, protestant, un des rares intellectuels socialistes qui conserva toute sa vie, outre sa foi, des liens avec son milieu d’origine et il fut un des animateurs du mouvement social-chrétien et de la presse chrétienne sociale durant plus de quarante années ; membre du parti socialiste depuis 1920, député de 1936 à 1951, ministre universitaire ; de tous les chrétiens sociaux, celui qui a le plus traité des problèmes du socialisme. Il était arrivé à Londres le 27 juillet 1942.

40 Le Christianisme social est un mouvement apparu au XIXe siècle dans les milieux protestants français confrontés à l'environnement social, économique et politique difficile né de la Révolution industrielle et aux conditions de vie misérables des populations ouvrières à cette époque. Après la Première Guerre mondiale, le mouvement du Christianisme social s’oriente dans deux directions de dimension internationale : le pacifisme qui veut désarmer les nations et l'œcuménisme qui souhaite associer les Églises protestantes, anglicanes et orthodoxes à l'interpellation des sociétés, au nom de la justice et de la paix. Dans l’orbite du Christianisme social, on trouve alors des objecteurs de conscience (Jacques Martin, Philo Vernier, Henri Roser), des économistes qui poursuivent la réflexion sur la coopération et la solidarité (Bernard Lavergne, Georges Lasserre), des hommes engagés en politique (André Philip) ou le philosophe Paul Ricœur, et de nombreux autres chrétiens engagés dans les luttes sociales du pays. La Revue du Christianisme social ne paraît pas de Mars 1940 à mars 1946 et André Monnier fait partie du comité de rédaction en 1946.

41 Joseph Darnand, né le 19 mars 1897 à Coligny (Ain) et mort fusillé le 10 octobre 1945 au fort de Châtillon, à Fontenay-aux-Roses.

42 Police politique du régime de Vichy créée par Pierre Laval, en accord avec le maréchal Pétain, par la loi du 30 janvier 1943 et initialement chargée du maintien de l’ordre et de la lutte contre le communisme. Sa branche armée, la Franc Garde est une organisation paramilitaire de type fasciste, supplétive de la Gestapo, chargée de la traque des résistants, des juifs et des réfractaires au STO,

43 Nouveau dictionnaire des biographies roussillonnaises, tome 1, p. 136. Le centre hospitalier Maréchal Joffre de Perpignan était un foyer de la Résistance dans les Pyrénées-Orientales. Son directeur André Bénech (Clermont-l’Hérault 1909-Montpellier 1976), arrivé en janvier 1942 accueille et cache des patriotes et aussi des réfugiés, roumains, tchèques et polonais et parmi eux de nombreux juifs. Cette activité est découverte le 8 juin 1944, il est arrêté, déporté avec d’autres membres de l’équipe hospitalière, des infirmiers, des cuisiniers.

44 Loi du 16/02/1943. Mobilisation de trois classes d’hommes qui n’ont jamais fait le service militaire : on recense tous les hommes en âge de travailler pour un service de travail obligatoire (STO) d’une durée de deux ans.

45 Gérard Bonet, Les Pyrénées-Orientales dans la guerre 1939/1944, Horvath1992, p. 78 :  718 volontaires et 2.650 requis en 1943.

46 Il s'agit de Jean Dauré.

47 Il avait été l’adjoint de Francis Chevallier au Chantier de Jeunesse Groupement 18 « Chevalier d’Assas », au Vigan (Gard).

48 Note de Bruno Chevallier : frère cadet de Francis et futur pasteur, professeur à la Faculté de Théologie protestante de Strasbourg et Président de l’Église Réformée de France entre 1977 et 1980.

49 Pierre Lestringant  (Rouen 1889/Valence 1973), pasteur de l'Eglise réformée de France, professeur de théologie. Oncle de Francis Chevallier.

50 La Maison des Enfants fondée en 1875 par des méthodistes, le pasteur James Hocart et sa fille Lydie à Levallois-Perret, pour accueillir de jeunes enfants en détresse et abandonnés dans de petites « familles ». La majeure partie de ses maisons étaient au Gault-la-Forêt dans le département de la Marne. Tante Suzanne Marion est la sœur de Marthe, la mère de Francis.

51 Bruno Chevallier : Dans le carnet qui l’accompagnait quotidiennement (voir note 14), Max-Alain donne une version un peu différente des souvenirs de Francis. A Dijon, Max-Alain a laissé partir tous les convois pour le STO vers l’Autriche, en attendant son acceptation pour son stage de formation à Paris qui n’est arrivée que le lendemain. Il s’est donc trouvé en situation de « déserteur » pendant 24 heures ! Il le sera à nouveau après son stage et devra se faire faire de faux papiers : une nouvelle carte de ravitaillement au Gault-la-Forêt (comme indiqué par Francis) puis une carte d’identité à Clermont-Ferrand.

52 Après un week-end prolongé dans le Tarn à Labastide-Rouairoux

53 Immeuble réquisitionné à Perpignan. Selon A. Balent : « C’était l’hôtel de France qui était le siège de la Kommandantur ; le palais consulaire était réquisitionné par l’organisation Todt. Il fait donc allusion au premier. »

54 Suzanne Chausse, belle-mère de Francis

55 Vichy, l’occupation nazie et la résistance…pp. 200 et 213. Une explosion peut correspondre à cette allusion : le 30 juillet 1943 un groupe-franc des MUR dépose une charge de cheddite contre la porte du bureau du travail allemand, place Jean Jaurès à Perpignan.

56 Frank Buchman ND (1878-1961), pasteur luthérien d'origine suisse, est le fondateur du Moral Rearmement aux Etats Unis. En 1938, à la veille de la guerre, Buchman lance, en France, le mouvement Réarmement Moral et Spirituel qui s'appelle aujourd'hui Initiatives et Changement. Ce mouvement philanthropique chrétien d’origine protestante défendait l'idée d'un réarmement moral et spirituel des hommes et des nations, face à la montée du fascisme et du nazisme. Le mouvement a quatre objectifs : conversion des cœurs pour un renouvellement de la société, recherche de la volonté divine, des valeurs morales, guérison des préjugés et des haines en étant présents auprès des responsables de la société, réunion des hommes de toutes croyances dans un combat pour la justice et la paix. En 1946, le centre de Caux (en Suisse) est ouvert. Il est devenu le centre international du mouvement et a reçu les  plus grands dirigeants de la planète au cours de séminaires consacrés aux méthodes de réconciliation de peuples opposés par les guerres : France/Allemagne, Israël/Palestine, etc. (voir aussi note 35 supra).

57 Dès le mois d’août 1943 des militaires refusant l’armistice sont en liaison avec les mouvements de résistance des P.-O. Frindel, du Chantier de  Jeunesse « Saturnin » est membre de l’Armée Secrète qui devient l’ORA au printemps 1944 ; il est couvert par Francis jusqu’au 31 mars 1944 ; en juillet 1944, 18 de ses principaux collaborateurs apportent leur adhésion au mouvement.

58 Plusieurs membres de sa famille étaient loin d’approuver cet engagement qui faisait de lui un fonctionnaire de Vichy et le lui faisaient savoir.

Biographie de son frère Max-Alain Chevallier : « Le 25 juillet 1943, Max-Alain assiste à une discussion houleuse entre Mutti (sa mère) et Francis. On croit savoir que Mutti (qui a perdu toutes ses illusions sur Pétain et qui commence à croire à la victoire des alliés, cherche à convaincre Francis de quitter les Chantiers, mais que Francis s’accroche à sa vocation pour le redressement spirituel de la jeunesse française.

« Le 2 septembre 1943. Francis qui fait suivre la note du Général de la Porte du Theil condamnant les sessions de Jean Picard (G. d’O.) [probablement Groupe d’Oxford] comme inorganiques et appartenant à une famille spirituelle peu recommandable, autrement dit c’est la condamnation du Pétainisme, Francis l’a-t-il vu ou ne veut-il pas le voir ? […]

À table accrochage avec oncle Charles [frère du père de Francis] au sujet de Francis restant dans les Chantiers. ».

Francis, quant à lui, avait de la peine à abandonner en rase campagne, au plus mauvais moment, un important groupe de jeunes qu’il avait eu tant de mal à rassembler (notamment ses chefs de secteurs devenus très impliqués), qui lui faisait confiance et qui avait besoin de lui moralement et spirituellement. Ses actions ont montré que depuis l’invasion de la zone sud, il n’avait plus aucune illusion sur le régime du Maréchal (s’il en avait jamais eu) et qu’il aidait autant qu’il le pouvait la résistance et les envoyés de la France Libre. Sa vocation auprès des jeunes était tout sauf politique.

59 Citations extraites de l’ouvrage de l’historienne Bénédicte Vergez-Chaignon « Les vichysto-résistants » - Perrin éditeur – 2008.

60 Préface du Général de La Porte du Theil à Jean Delage « Grandeurs et servitudes des Chantiers de Jeunesse ».

 

Pour en savoir plus:

Gérard Bonet, Les Pyrénées Orientales dans la guerre : les années de plomb, 1939-1944, Horvath, coll. « La Vie quotidienne sous l'occupation », 1992, 176 p.

Jean Larrieu, Vichy, l'Occupation Nazie et la Résistance Catalane CREC, 1994 tome 1, 400 pages.