Agenda Culturel

 

 

 

 

 

 

Aux origines du rugby catalan

ORIGINES DU RUGBY CATALAN

LA LONGUE MARCHE DU RUGBY SCOLAIRE de 1891 à 1914

Carnaval est à Perpignan le moment où la cité vit à la fois de grands moments de « vivre ensemble » et tous les sentiments, impressions, désirs d’une rencontre collective au-delà des frustrations quotidiennes des convenances sociales. C’est aussi le dernier lieu où vivent d’ancestrales traditions populaires. Le renouveau du carnaval à Perpignan se situe dans les années 1895. Cette résurgence sociale d’un attrait collectif pour la fête, le masque, la déambulation citadine, le rire et les cris, le mouvement sans autre but que la rencontre, coïncide avec l’émergence sérieuse d’un nouveau jeu : le football-rugby. Vers 1905, le rugby entra dans la saison du carnaval par la fête sportive et les matchs amicaux spécialement organisés pour la circonstance. Il devint alors un élément important de la période carnavalesque et une véritable osmose se créa avec sa ville. Il entra dans les mœurs et se rendit indispensable à la vie urbaine, c’est ainsi que se créa, pendant que d’autres disparaissaient, une véritable tradition populaire : la fête, le rugby et la fête, le rugby est une fête. Le rugby sera et restera l’ultime création de folklore vivant en Roussillon.

La transformation du jeu confidentiel des origines, en véritable culte se fait entre 1902 et 1914. Au delà d’une simple séduction ludique, le rugby perpignanais est un enjeu social, une manière d’être au monde focalisant l’ensemble de la population, très vite d’ailleurs et contrairement à certaines idées reçues le rugby perpignanais deviendra le rugby roussillonnais. Aujourd’hui, le rugby est la seule manifestation folklorique vivante restant à Perpignan. C’est un jeu issu des classes moyennes d’une société perpignanaise entrant dans ce qu’il est convenu d’appeler la modernité. La dynamique créée par cette initiative fut telle qu’il y eut appropriation du concept et une pratique spécifique qui rencontra une très forte adhésion populaire. À tel point qu’en très peu de temps, ce qui n’était qu’un jeu de collégiens, créé en opposition consciente ou pas avec le jeu de pierres archaïque de la pedregada, devint le jeu de la ville, et ses joueurs : les héros du dimanche.

À l’invention du jeu, c’est-à-dire à la pratique spécifique, ce qui s’appelle un style, la foule perpignanaise s’identifia et ce jeu en quelques années devint, au même titre que la sardane symbolise la danse et la musique des Catalans, le symbole du peuple de Perpignan et du Roussillon. Le rugby, ce jeu rude d’une troupe d’hommes, fut la transposition dans un espace réservé des jeux coutumiers comme la pedregada ou la pelota, d’un jeu joué d’abord par des enfants puis confisqué par les adultes qui continuaient par un moyen plus civil les guerres de rues ou de quartiers transformées par la modernité en guerre de cafés et de clubs, il s’étendit à l’ensemble du département et à l’ensemble du Languedoc. La maîtrise de l’espace favorisée par les transports en chemin de fer permettant de vaincre le Carcassès ou le Lézignanais, de soumettre Narbonne ou de rabaisser la morgue multinationale du rugby étudiant montpelliérain. Une affaire de suprématie venue du fond des temps, récupérée par un jeu pourtant anodin et quasi inconnu, mais auquel Perpignan, entrant de la Belle Époque a adhéré corps et âme parce qu’il a eu la chance d’être joué par des hommes qui en peu de temps ont atteint l’excellence : créateurs du jeu à la catalane, c’est-à-dire d’un style, d’une légende héroïque et qui furent les premiers en Languedoc et, un jour d’avril 1914, en France.

La naissance du Rugby scolaire au collège de Perpignan

en 1891

Le rugby commença à l'école et très simplement au collège de Perpignan en 1891. Rappelons brièvement que l’établissement avait ouvert ses portes le 7 septembre 1808, rue de la Porte d'Assaut, c'est-à-dire sur l'actuelle dalle Arago. Il était constitué principalement de deux bâtiments : d'une part les salles de classe, d'autre part les dortoirs. Le bâtiment accueillant les dortoirs existe toujours, il s'agit du bâtiment qui abrite les Beaux-arts, les bâtiments qui abritaient les salles de classe ont été détruits en 1961 pour permettre la création d'une vaste esplanade, le square du 8 mai 1945 (appelé dalle Arago). Jusqu'en 1968, le collège communal était le seul du département. Quand l’A.S.P., l’Association Sportive Perpignanaise est née, le rugby catalan avait déjà plus de 10 ans. La première équipe et la première société de rugby virent le jour avant les autres et avant Toulouse. Ce fut extrêmement important pour l'avenir du jeu à Perpignan mais aussi en Roussillon car dans cette première équipe, il y avait des jeunes gens venant de tous les coins du département et en particulier de la Côte, toujours Vermeille.

Le rugby est né à Perpignan d'une assez étonnante suite de petits événements : "le retour au pays", comme interne, d'un jeune exilé port-vendrais à Paris, la présence, toujours comme interne à Perpignan, d'un jeune athlète qui avait envie de faire du sport les jours de promenade, de l'arrivée récente d'un principal de collège qui préférait voir courir ses internes parce qu'il pensait que c'était à la fois plus sain pour eux et plus formateur, et de la compréhension d'une autorité militaire qui pensait que ce sport nouveau était une bonne formation physique, morale, évidemment patriotique, donc préparant ces jeunes gens à la vie militaire. Tout cela sous-entend l'acquiescement des parents, ou au pire leur silence, puisque le principal pensait que c'était bon pour leurs enfants. Cela se fit dans l'indifférence des autorités municipales mais pas de la presse qui trouvait simplement que c'était un peu snob et trop anglais, dans les moqueries parfois agressives de la classe d'âge de ces jeunes gens qui pensait que le sport était une activité de privilégiés, et qui ne connaissant pas le jeu préférait d'autres jeux plus traditionnels, et dans un premier temps dans l'indifférence de la population qui préférait voir des démonstrations de sociétés de gymnastique ou des sociétés de tir, préparer le carnaval, aller aux courses de taureaux ou suivre avec passion les exploits des cyclistes et des boxeurs. Mais soyons honnêtes et historiquement respectueux de la mémoire de ce qu’accomplirent ces jeunes gens et ne les réduisons pas à une image d’Épinal.

Albert Lincou du lycée Michelet au Collège de Perpignan

Dans "La Fabuleuse Histoire du Rugby" Henri Garcia nous dit que l'Union des Sociétés Françaises des Sports Athlétiques, l'U.S.F.S.A., a été fondée en 1887 visant à rassembler toutes les sociétés pratiquant les sports les plus divers et à aider à leur développement. Son leader est le baron Pierre de Coubertin qui, secrétaire général de l'Union, a créé en 1890 un hebdomadaire officiel "Les sports athlétiques".

À cette époque l'U.S.F.S.A. reste essentiellement parisienne à l'exception du ‘’Stade Bordelais’’, les cadres de l'Union sont très jeunes et sa base est scolaire. Avec la création concomitante de l'hebdomadaire, les cinq sociétés affiliées plus les neuf sociétés reconnues, parmi lesquelles « ’l'Union Athlétique du Lycée Michelet » à Vannes, vont organiser un championnat scolaire qui voit en finale ‘’l'Association Athlétique Alsacienne’’ s'opposer à l'Union Athlétique du Lycée Michelet, le match se déroule sur la pelouse de St Cloud au bois de Boulogne et l'arbitre de la rencontre, M. Heywood président du ‘’Stade Français’’, déclare Michelet vainqueur de l'Ecole Alsacienne par 5 à 3. Cela ne présenterait pour nous qu’un intérêt purement anecdotique s'il n'y avait parmi les avants du Lycée Michelet un certain Albert Lincou et les "Sports Athlétiques" firent paraître les deux photos des équipes protagonistes de ce premier championnat scolaire. Ces mêmes scolaires renforçant aussi bien le ‘’Racing Club de France’’ que le Stade Français, sociétés phares du sport parisien et hexagonal. Albert Lincou était de Port-Vendres, il entre dans les pionniers de la gloire rugbystique en 1890, où il débute en novembre les championnats scolaires inventés par l'U.S.F.S.A. À Michelet, Albert Lincou jouait « avant » c'est-à-dire qu'auréolé de sa victoire parisienne, il apparaissait à ses camarades comme un maître du jeu parce qu'en des temps déjà lointains, les avants, rois du jeu au pied, des courses dévastatrices et des coups durs étaient les maîtres du terrain. On mettait en trois-quarts souvent les plus jeunes, moins expérimentés ou plus faibles au choc.

Il est au collège de Perpignan en 1891 et fonde à l'image de l'U.A. du Lycée Michelet, l'Union Athlétique du collège de Perpignan avec un autre passionné de sport, Buscail. En décembre 1891, l'Union Athlétique du Collège de Perpignan, récemment créée, est affiliée à l'Union Française des Sports Athlétiques et c'est le seul collège affilié à l'Union, du Languedoc-Roussillon et du Midi de la France. C'est là que commence la légende et l'histoire du rugby catalan.

Le jeu des collégiens : De la « Barrette » de Célestin Manalt au « Football » d'Albert Licou

Au collège se créa une tradition du jeu sur la base des règles reconnues par l'Union des Sociétés Françaises des Sports Athlétiques (U.S.F.S.A.) dirigée par Pierre de Coubertin, Frantz Reichel, C. Heywood, E. Saint Chaffray, G. de Saint Clair, L.H. Sandford auxquels il faut adjoindre Gonzalès de Candamo, A. Foucault, Wiet, Mascadet, dans lesquels les spécialistes du rugby reconnaîtront l’excellence sportive du monde parisien, élégant et distingué, mais aussi les organisateurs et créateurs du renouveau olympique, du Racing Club de France et du Stade Français. Au collège, on joue alors parfois à un jeu de ballon : la barrette, avec un ballon en cuir contenant une vessie en caoutchouc gonflée. On peut y jouer sur n’importe quel terrain ou prairie délimités par des piquets. Les plus grandes longueurs sont les lignes de touche, les deux lignes en largeur sont les lignes de but. Au milieu de ces lignes de largeurs, on plante, de part et d’autre, deux poteaux reliés à trois mètres du sol par une corde où flotte en son milieu un petit drapeau ou un quelconque ruban. Nous avons là une représentation qui ressemble presque trait pour trait à un rectangle rugbystique auquel manqueraient quelques mètres de poteaux et des barres transversales. Le ballon doit être amené derrière la ligne de but par n’importe quel moyen, à la main ou au pied, mais le jeu consiste à empêcher le joueur d’arriver derrière la ligne et pour cela il suffit, pour arrêter l’attaquant, de toucher le ballon qu’il porte en criant ‘’touché’’. Le jeu s’arrête, les joueurs forment un cercle ou une mêlée. Les joueurs d’une équipe doivent se tenir entre la barrette et leur camp sinon il y a de nouveau « mêlée ». Pour faire un but à la barrette, il faut envoyer d’un coup de pied la balle par dessus la corde tendue, entre les deux poteaux, rattraper le ballon et lui faire toucher terre ensuite. L’autre manière de marquer un but est de contourner les poteaux et d’aplatir également au milieu, ce qui est plutôt difficile à réaliser lorsque vous avez vingt défenseurs qui vous en empêchent. Si vous franchissez la ligne de but avec la barrette vous obtenez un avantage lequel vous donne le droit de frapper un coup franc. Vous prenez alors la barrette en tournant le dos au but, vous comptez quinze pas et en vous retournant vous frappez la balle du pied pour qu'elle passe au-dessus de la corde. Mais il se peut que la balle franchisse la ligne de but adverse et que ce soit le défenseur qui s'en empare, il a droit aussi à un coup franc, il fait alors vingt pas en direction de votre camp et frappe un coup de pied soit en direction de vos poteaux, soit vers la ligne de touche. La touche se joue là où celui qui est le plus prompt parvient à saisir la balle. Les joueurs se mettent tous en ligne verticalement à la touche, sans couloir. Celui qui joue la touche peut soit, après avoir fait toucher terre au ballon, l'emporter lui-même vers le but adverse, soit le lancer à un camarade. Tout joueur qui arrête le ballon à la volée a droit à un coup franc qui se joue comme il a été expliqué. Pour marquer un point, il faut faire correctement passer la barrette dans les buts adverses sinon vous n'avez que désavantage. Le but vaut un point, les avantages un peu moins et les touches un quart de point.

 D'après Lucien Remplon, aujourd'hui conservateur du musée de la ville de Toulouse, l’auteur d'Ombres noires et soleils rouges, la barrette était, et Célestin Manalt le confirme, pour Perpignan le jeu communément pratiqué par les collégiens et lycéens. Les joueurs passèrent assez facilement au rugby pour d'évidentes raisons. En fait le rugby apparaît comme une simplification comptable de la barrette et sur le plan du jeu une demande plus collective : obligation de se regrouper pour les avants jouant le dribbling qui fut avant la passe d'arme par excellence des stratégies du jeu, mais très vite le dribbling apparut comme insuffisant et porter la balle à la main en passe courte permettait une avance moins aléatoire qu'au pied, enfin l'ouverture après mêlée sur les trois-quarts considérés pendant longtemps comme défenseurs ultimes et négligés et qui ne valaient que par la vitesse avec laquelle, prenant le ballon, ils pouvaient ramener le jeu à hauteur des avants, transforma radicalement la stratégie des équipes. La barrette était à la fois un jeu de vitesse et de feinte mais surtout un jeu privilégiant l'exploit individuel, le rugby était un jeu où adresse, vitesse et feinte rejoignaient force, endurance et exploits collectifs. Le point marqué à la barrette était le fruit d'un exploit personnel, cela pouvait arriver au rugby mais ce n'était que plus rarement le cas. Les analogies et similitudes permirent aux collégiens de passer de la barrette à la française au rugby à l'anglaise, à peu près pour les mêmes raisons qui firent préférer à la longue paume à la française, le tennis à l'anglaise. C'était plus simple, plus varié, plus moderne et surtout c'était nouveau !

 On peut quand même penser que les 67 internes du collège qui décidèrent de créer l'U.A.C.P. (Union Athlétique du Collège de Perpignan) n'étaient pas tous atteints par une anglomanie foudroyante qui les fit se jeter dans le rugby sans avoir appris, ni sans avoir une petite idée de ce qui leur était promis. Le charisme de Lincou et de Buscail pouvait peut-être entraîner des foules scolaires ignorantes du jeu, un grand groupe qui mit plus de quatre années à se faire accepter non pas au collège mais dans la ville. On peut croire que Lincou Albert multiplia les entraînements de son groupe et que l'U.S.F.S.A. ne fut pas indifférente à ses efforts et lui fournit documents et conseils, mais pour avoir l'audace de s'inscrire pour le seul football-rugby à une compétition interscolaire académique quelques mois à peine l'équipe formée, fallait-il être sûr de soi et de la valeur des siens ! Et fallait-il que M. Calmette, le proviseur, soit aussi sûr de Lincou, de Buscail et de leurs camarades pour qu'il accepte qu'ils s'inscrivent… lui qui n'hésitera pas à les accompagner à Narbonne et à Carcassonne par la suite. Il y avait des bases et nous pouvons sans trop de risque penser que sur les membres de la jeune société collégienne, il y avait quelques bons joueurs de barre et certainement pas mal de gymnastes. L' « Union Athlétique du Collège de Perpignan » comptait comme membres les élèves internes dont voici les noms : Buscail, Lincou, Fourcade, Bonnet, Chauvet, Coche, Giralt, Dhers, Lafitte, Marnel, Muyart, Forné, Estève, Ricart, Fournols, Crassous, Denaelara, Melliès, Serres, Dubois, Bataille, Xambeu, Pujarnisele, Astich, Camo, Moret, Pujade, Bigorre, Castanyé, Modat, Baills, Balmitgère, Fabre, Masson, Alart, Pradère, Gouzy, Menyart, Rolland, Salvat, Argence, Nizry, Bassardie, Xech, Graëlle, Crabié, Garrigue, Lanquine, Vigo, Ribes, Vergès, Do, Blancher, Hostalrich, Dalbiez, Jala, Pla, Durand, Roig, Pray, Ouillet, Marty, Py, Missanger, Marcerou, Roger, Delfau.

 Le communiqué de presse qui accompagne la création de l'U.A.C.P. montre bien avec Lincou capitaine que le football-rugby serait privilégié au sein de cette association et, déjà en 1892, l'équipe est prête à affronter d'autres équipes, d'autres collèges ou lycées de l'Académie dans le cadre d'une compétition scolaire officielle. Hélas ! Trois fois hélas !!! Il n'existait en Languedoc Roussillon aucun établissement et aucune société capables de "relever le gant". Le rôle pionnier de Lincou, Buscail et des soixante-cinq autres méritait d'être souligné. Albert Lincou et son camarade Buscail étaient des athlètes et de superbes rugbymen et les soixante-cinq autres noms cités : des passionnés audacieux et aussi des athlètes. L’U.A.C.P. fut la première société sportive entièrement vouée au football-rugby et son unique préoccupation restera la constitution d’équipes capables d’affronter d’autres équipes de classes qui n’ont pas tardé à se constituer. L’objectif de l’U.A.C.P. restera la réalisation de matchs avec les établissements scolaires de Narbonne, de Carcassonne ou surtout de Montpellier.

 Soixante-sept garçons dans la Tramontane avec Monsieur le Principal

C'est sous le "règne" du principal de collège Calmette que se développa le rugby scolaire à Perpignan. La venue au collège d’Albert Lincou, Port-Vendrais d'origine ne passe pas inaperçu, d'abord d'un de ses camarades, Buscail, dont la valeur gymnique lui avait valu de participer aux "lendits" de Bordeaux, sorte de grand rassemblement et de concours athlétique. Si Perpignan n'offrait pas les mêmes diversités athlétiques et footballistiques qui se développaient très vite à Paris et dans les grandes villes comme Lyon, Bordeaux et aussi Toulouse, pourtant il me paraît tout à fait pertinent de dire que Lincou et Buscail trouvèrent au collège soutiens et encouragements. M. Calmette, le principal fut une aide précieuse en particulier auprès de l'autorité militaire qui autorisa très vite les jeunes gens à utiliser une partie du champ de manœuvre pour leur propre discipline. On peut également penser qu'il s'est trouvé parmi les répétiteurs des accompagnateurs bénévoles et passionnés. Car comment expliquer que des lycéens pensionnaires avaient pu, après la finale gagnée par leurs camarades parisiens en 1890, être une société en 1891, inscrite à l'U.S.F.S.A. , prête à faire sa rentrée sur la scène régionale en s'affirmant comme ayant une équipe de rugby prête à rencontrer n'importe quel lycée ou collège de la région.

 De 1890 à 1903, M. Calmette sut accompagner et favoriser les activités sportives dans son établissement et hors de celui-ci. Lorsqu'il quitta Perpignan en 1903, M. Fraitot lui succéda mais à partir de cette date le rugby scolaire entra progressivement dans la réglementation propre à l’instruction publique dans les concours inter-écoles et les épreuves strictement scolaires. M. Calmette était un principal actif et soucieux de ses pensionnaires. Dès 1890, le collège avait adhéré à « l’Association Française pour le Développement des Jeux Scolaires », laquelle avait été créée avec l’approbation du ministre de l’Instruction Publique pour que les élèves se distraient en cour de récréation par des jeux adaptés à leur âge.

Les élèves du collège et ceux de l'École supérieure se considéraient comme les dépositaires du beau jeu tel qu'il devait être pratiqué dans les règles. Il est permis de penser que les autorités scolaires en liaison avec les autorités militaires, qui voyaient dans ce jeu un moyen de former des citoyens vigoureux, virils mais aussi disciplinés, souhaitaient voir se dérouler sur le terrain des actions menées comme sur un champ de manœuvres, lequel champ était tant à Perpignan qu'à Narbonne ou Carcassonne le seul lien propice, à l'origine, au déroulement d'une partie de football-rugby. M. Calmette payait de sa personne. Il est fort probable qu’il connaissait et possédait dans sa bibliothèque les œuvres de J.L Pichery sur l'Education du Corps parues en 1857, de Laurie (alias P. Grousset) parues chez Hetzel en 1880 sur la vie du collège en Angleterre. Il avait en main, donné par le ministère de l'instruction publique, le Manuel de gymnastique et des exercices militaires de 1881. Il aura l'occasion de méditer sur l’ouvrage de F. Lagrange "L'exercice chez l'adulte et la Médication par l'exercice" paru chez Alcou en 1891 et 1894, sans oublier bien sûr le livre de P. de Coubertin paru chez Hachette en 1889 "L'éducation anglaise en France". Il encourageait ses braves et veillait à la bonne tenue de tous. Chaque manifestation interscolaire de ce jeu nouveau drainait la foule collégienne venue appuyer leurs camarades mais aussi celle des parents et des curieux. Les rencontres interscolaires étaient une fête avec accueil à la gare, défilé en ville précédé de la musique, en général celle d'une société de gymnastique. Ces jeunes gens en casquette défilaient torses bombés, martiaux, au pas militaire, précédés d'un fanion ou du drapeau du collège. Leur rencontre avec ceux qui allaient être leurs adversaires d'un jour se déroulaient avec embrassades, rires, repas en commun. Lors de l'arrivée sur le stade, on pouvait entendre des triples "hourras" et des "vivats". L'arbitre en casquette, gilet de laine sur la chemise, culotte serrée aux genoux, chaussettes rejoignant la culotte, n'était jamais contesté, s'il y avait eu doute de la validité d'une action, il convoquait les deux capitaines et le problème se réglait entre gens bien élevés et dans l'honneur. Le public applaudissait et suivait, parfois envahissant les lignes pour mieux voir. Les applaudissements n'étaient jamais mesurés et les maladresses faisaient rarement l'objet de moqueries pour la raison bien simple que dans le public, il y avait rarement un expert capable d'égaler le plus maladroit des acteurs. C'est sous des yeux émerveillés que se déroulait le spectacle d'autant plus que très vite, dès les premières parties des années 1892, les joueurs retrouvaient ce qui avait bercé leur enfance : vitesse, feinte, esquive du jeu de barre avec ce plus qu'apportait le football, la course éperdue, derrière le dribbling et la confusion bagarreuse de la bourrade réglementée en mêlée, l'immense joie du placage où le grand dégringole, "enquillé" par un petit. Soixante-sept noms furent déposés à la préfecture des P.-O. comme membres faisant partie de l'Union Athlétique du Collège de Perpignan avec en tête Buscail suivi de Lincou. Car il faut dire que M. Calmette eut beaucoup de chance car Lincou et Buscail n'étaient pas n'importe qui. Peut être à la rentrée d'octobre 1891 quand M. Calmette avait reçu Lincou lors de la rentrée des internes, celui-ci avait-il parlé sport et football-rugby, évoqué sa rencontre ou ses rencontres avec les représentants de l'U.S.F.S.A. avec le baron de Coubertin et M. Franz Reitchel, ne serait-ce que parce que tous les deux ont assisté à la finale jouée par M. Lincou contre l'Ecole Alsacienne, il a serré la main de M. de Coubertin, a été salué par Franz Reitchel, sans aucun doute, ou M. de Candamo. Peut être en cette époque où les joueurs écrivaient aux clubs pour demander à participer aux matchs organisés par ceux-ci : a-t-il cherché, Lincou, à s'engager pour un ou plusieurs matchs avec le Racing Club de France ou le Stade Français ? Peut-être a-t-il joué contre les White Rosers en 1891 comme le laisse entendre un article de Presse. Il n'est plus là pour le dire et pour lui en ce temps là c'était tellement "normal". Lincou est mort en décembre 1906 et en 1895 avait déjà quitté Perpignan.

L’Union Athlétique du Collège de Perpignan (U.A.C.P.) : création et jours de gloire, témoignages de la presse locale

Toute la presse locale s’est intéressée à ce qui se passait au collège, une partie d’entre elle par simple curiosité, l’autre pour des motifs idéologiques. Une partie fut réticente pour des raisons de conservatisme moral et politique. L’opinion variait dans son appréciation sur ce jeu en fonction des réactions de cette même presse qui se positionnait sporadiquement, au fil des entraînements ou des rencontres, entre le relatif enthousiasme radical ou radical-socialiste, l’indulgence mêlée de désapprobation de la gauche socialiste, l’approbation revancharde et militariste de la droite qui devient très vite critique pour des raisons morales, le corps dénudé et athlétique et autres fantasmes catholiques ou simplement de morale bourgeoise. La droite traditionnelle monarchiste avec nostalgie napoléonienne et jésuitique désapprouva après avoir approuvé. L’époque se prêta à ce genre de revirement. Ecole, laïcité, affaire Dreyfus, loi syndicale, etc…

 L’Indépendant s’est très peu intéressé au football-rugby et les journalistes n’ont eu pour ce sport qu’un intérêt tardif. Le chroniqueur sportif, dans les années 1900, avouait n’avoir que peu de connaissances sur ce jeu.

 Le samedi 19 décembre 1891, L'Éclaireur des Pyrénées Orientales titre en chronique locale : "Union Athlétique du Collège de Perpignan" sous la signature d'un certain Bibi, "Nous ne manquions dans notre ville ni de boxers ni de gymnastes, ni de bicycles distingués mais nous manquions de footballistes, l'Union Athlétique du Collège de Perpignan va nous en fournir : ils seront aussi bons, il faut l'espérer que ceux du Nord… ils sont catalans. Ils n'ont d'ailleurs qu'à imiter leur chef : M. Lincou, un des membres de l'équipe victorieuse du football des lycées de Paris, ainsi que M. Buscail, lauréat du "lendit" de Bordeaux. Nous remercions en leur nom, le Général de la Division qui a bien voulu leur accorder une partie du Champ de Mars. Nous félicitons en même temps l'honorable Principal, M. Calmette, d'avoir été favorable à la propagation de l'éducation physique dans notre ville.

 Le Roussillon attendra le 31 décembre 1891, journal de la droite traditionnelle et légitimiste, il est sans doute moins enthousiaste, après tout il s'agit de l'école laïque, mais en étant sèchement informatif il complète heureusement le premier tableau. En chronique locale sans signature, il titre : L'Union Athlétique du Collège de Perpignan - Sous ce titre, une société vient de se former au Collège de Perpignan. Elle compte déjà quatre-vingts membres actifs. Elle est dirigée par un comité ainsi composé : capitaine Lincou, secrétaire Fourcade, directeurs des jeux Buscail, trésorier Bonnet, membres du comité Coche, Chauvet.

 Cette société, c'est ainsi que s'appelaient à cette époque les groupements de type associatif, s'était constituée au collège sur la base de l'internat. Début janvier 1892, l'Union Athlétique du Collège de Perpignan envoie au maire de la ville de Perpignan une lettre lui demandant d'être son président d'honneur. En pièces jointes, la lettre est accompagnée des statuts imprimés en 14 articles approuvés par le préfet Bonhoure et la liste des soixante-sept membres de la nouvelle société athlétique. Des quatorze articles nous retiendrons l'article VIII : "le capitaine étant élu à la majorité des membres, tout membre lui doit obéissance pleine et entière, car il est seul responsable devant l'administration universitaire." L'article X : "Dans tous les jeux, le capitaine a le droit et le devoir de réprimer tout désordre. Les membres du comité sont chargés de faire appliquer le règlement à leurs camarades et d'avertir le capitaine en cas de faute. Ce dernier peut infliger des amendes" et enfin l'article XII "Pour les règlements, l'U.A.C.P. se conforme à ceux de l'Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques."

Cette installation juridique de l'U.A.C.P. montre que ces jeunes gens souhaitaient faire les choses en règle mais aussi s'entourer de garanties permettant de pérenniser leur action. Approbation préfectorale, protection municipale, définition claire des responsabilités vis à vis de la hiérarchie éducative, compréhension de l'armée, grâce à la médiation de cette même hiérarchie universitaire qui concède l'utilisation d'un terrain au Champ de Mars, ont largement contribué à faire de l'U.A.C.P., le groupe de référence en matière de football rugby de la ville et du département en ce qui concerne le style et l'esprit du jeu au moins jusqu'à la fin du siècle et même un peu plus, jusqu'en 1902-1905 où les succès des sociétés "adultes" effaceront peu à peu l'esprit originel du jeu, cette élégance de l'esprit qui présidait à chaque rencontre quel que soit l'adversaire, et le respect de la règle favorisé par la discipline des corps formés par la régularité des entraînements et la gymnastique.

 C'est avec conviction et ardeur que l'U.A.C.P. va se lancer dans le grand bain de la confrontation des talents : l'académie organise un de ses fameux "concours scolaires" qui permettait de rassembler les collégiens et les lycéens autour du "culte" patriotique de la gymnastique et des différents jeux scolaires, en particulier les courses. Ce sont des petits "lendits" régionaux permettant au recteur et aux proviseurs et principaux de lycées et de collèges de mesurer les progrès de leurs troupes après l'échec des bataillons scolaires et l'ouverture de la voie enseignante du concours de professeur de gymnastique. Le non-dit, l'arrière plan de ces manifestations était bien évidemment l'amélioration de la "race" française, amélioration par l'hygiène mais aussi par le sport. L'armée de conscription a toujours considéré la troupe de conscrits comme un troupeau dont les sous-officiers et les officiers étaient les bergers et le colonel le "père du régiment" et en ces temps admirables décrits joyeusement par Courteline.

 Mais comme le montrent les communiqués du 23 avril 1892 et du 11 mai 1892 du Roussillon, toujours intéressé par l'activité de l'U.A.C.P., ce jeu qu'ils pratiquent depuis la rentrée 1891, qui leur permet à chaque sortie de goûter à des joies commence à intéresser les externes, de plus en plus de ceux-ci viennent voir s'entraîner leurs camarades et même déjà participer à leurs entraînements (courses et football réunis). Ce jeu, ils étaient les seuls en Languedoc-Roussillon à le pratiquer ! Ils s'inscrivent pour le concours du 12 mai 1892, ils ne veulent faire que du football parce que seul le rugby-football les intéresse. Le 23 avril Le Roussillon fait mention de leur inscription et témoigne aussi le 11 mai 1892 de leur déception : ils sont seuls à jouer au football en Languedoc ! La déception dut être grande, même si par ailleurs l'engouement scolaire grandissant vint meubler le temps du rugby football par l'organisation dans le cadre du collège et de l'école normale, de matchs interclasses, d'entraînements et de rencontres d'établissements… et puis les vacances ! Cette déception se concrétise par sécheresse des deux communiqués du Roussillon. Le journal de droite, bien que méfiant des initiatives prises par les élites républicaines du collège mais rassuré par le patriotisme des collégiens puisque l'armée leur prête un terrain, s'associe d'une certaine manière à leur action et se porte garante "de moralité", soutient l'initiative de ces jeunes gens :

 Concours - L'Union Athlétique du Collège de Perpignan récemment fondée va prendre part au concours de gymnastique et de jeux qui doit avoir lieu à Montpellier entre les élèves des Collèges et Lycées du ressort académique, le concours aura lieu le 12 mai 1892. Le 11 mai 1892 "Union Athlétique - L'Union Athlétique du Collège de Perpignan ne pourra prendre part au concours d'exercices physiques du 12 mai organisé par les Lycées et Collèges de l'Académie de Montpellier, aucune autre Société ne s'étant fait inscrire pour le football.

Ces termes qui sont révélateurs de la situation de ce jeu de football rugby quasi exclusivement scolaire tant à Paris, qu'à Nantes, Bordeaux, ou qu'en « Languedoc-Roussillon ». Perpignan est la seule ville du « Languedoc-Roussillon » où il existe en 1892 une équipe de rugby capable de se produire et qui n'hésite pas à proposer de se mesurer aux autres. Malheureusement pour ces jeunes gens, ils sont les premiers et ils sont les seuls. Sans doute s’étaient inscrits pour le seul football parce qu'ils avaient quelques raisons de croire à la création de groupes semblables au leur, surtout à Montpellier ou à Narbonne, et qu'ils espéraient pouvoir les défier à l'occasion de ces journées académiques. Inventeurs locaux d'un jeu et sans doute pressés d'égaler leurs homologues parisiens, ils ont partie remise à l'année suivante… Cette spécialisation du groupe va avoir quelques effets à plus ou moins long terme. Dans un premier temps le football-rugby sera réservé aux seuls internes, première génération de rugbymen. Mais très rapidement, les externes tiendront à constituer leurs équipes, il y aura même des équipes de "classiques" et de ‘’modernes". L’École primaire supérieure se lancera à son tour dans la croisade rugbystique. Les collégiens deviennent étudiants à Montpellier et à Toulouse mais périodiquement reviennent à Perpignan, ils vont jouer dans ces villes et à Perpignan, deuxième génération de rugbymen. Les collégiens jouant au rugby mais pratiquant d'autres activités en ville vont créer dans leurs sociétés vélocipédiques, athlétiques ou autres, leurs propres équipes de clubs qui ont installé leurs sièges dans les cafés de la ville par exemple "L'Etoile Sportive". Dans le même temps, sans doute parmi les plus doués et passionnés par ce jeu, finiront par se réunir, leur carrière professionnelle les fixant à Perpignan, ils fonderont en 1902 l'A.S.P., Association Sportive Perpignanaise, club de rugby activité principale, troisième génération de rugbymen.

 1892 s'achève et l’évènement que voulaient créer les collégiens footballeurs n'a pas eu lieu. Déception !? Ce n'est que "partie remise" jamais ce terme n'aura été aussi exact, à l'année suivante, aux mêmes dates… C’est l’évènement du mois et une journée qui marque l'année. Pour les jeunes collégiens c’est une reconnaissance officielle, toutes autorités confondues, de leur jeu, une forme d'apothéose pour la première génération de joueurs de football-rugby roussillonnais-perpignanais.

Après une année marquée par l'attente et l'entraînement, leur jeu, leur "sport" entrait par la grande porte de la reconnaissance du monde sportif et de la presse à Perpignan. Sortant audacieusement des limites de la ville, les collégiens partaient vers la victoire en football-rugby à Carcassonne. Ce fut un évènement et le début du deuxième acte.

 L'Eclaireur des Pyrénées-Orientales, du 26 avril 1893, sous la signature Cabanac publie :

Le Collège de Perpignan et le Lycée de Montpellier - Un tournoi "Fortunates mimium sua si bona norint". Ce vers du poète latin me revient à la mémoire chaque fois que je songe aux collégiens d'aujourd'hui. Heureux mortels ! Ils ne connurent pas la discipline rigoureuse du emps passé, ni les peines corporelles, ni le séquestre où on nous enfermait des jours entiers comme de simples Ugolins ! Aujourd'hui, le sort du collégien s'améliore dans des proportions de plus en plus considérables. Nos gouvernants ne pouvaient oublier que ces jeunes gens sont les plus ardents défenseurs de la liberté. Etre libres ? Voilà la pensée qui les domine dès le jour de la rentrée du bahut. Je sais bien que les rigides parents déplorent ces congés trop souvent répétés. Mais après tout ne faut-il pas se conformer aux exigences du temps, et le collégien n'a-t-il pas un peu lui aussi le droit de se dire qu'il est en fin de siècle ? Pour ma part j'applaudis de tout cœur toutes ces réformes généreuses qui ont pour but de rendre moins dur aux élèves le séjour au collège. La plus heureuse de ces réformes est, peut-être, celle qui permet aux jeunes gens de divers collèges de se voir, de fraterniser entre eux. C'est ainsi que les lycéens de Montpellier viennent mercredi (ce sera le 14 mai) faire une visite à leurs "collègues" de Perpignan, accompagnés du Recteur et du Proviseur du lycée ainsi que d'un arbitre local, ils seront reçus à la gare en grande pompe par le Principal et les élèves du collège. Je disais tout à l'heure que le but de ces visites était de faire fraterniser les jeunes gens de divers établissements, mais ce but est-il toujours atteint ? On serait tenté d'en douter, en apprenant que jeudi à trois heures doit avoir lieu au Champ de Mars, une véritable bataille rangée entre élèves de Montpellier et élèves de Perpignan. Mais rassurez-vous ! On n'échangera que des balles en cuir dans une partie de football ! Et après le combat, vaincus et vainqueurs iront se réconcilier dans un banquet qui leur sera offert au collège de notre ville. Le clou de la journée sera assurément la lutte homérique dont je viens de parler. Mais comme les professeurs veulent que la journée soit fertile en instruction aussi bien qu'en agréments, les jeunes collégiens iront faire à Banyuls une visite au sanatorium et au laboratoire Arago. Monsieur le Recteur les y accompagnera. Et maintenant qu'il me soit permis de souhaiter aux champions roussillonnais une victoire éclatante. Préparés depuis longtemps à la lutte, ils ne peuvent que se couvrir de lauriers. Aux champions de Montpellier, nous souhaitons la bienvenue. Et à tous nous disons : Amusez-vous bien et faite en sorte qu'on puisse, à la fin de la journée, appliquer à chacun de vous cet adage qui résume le but poursuivi par vos maîtres : "Mens sana in corpore sano."

Ce que la gauche met en avant et commente, la droite le reprend avec une certaine sécheresse de l'information, elle se méfie de ce jeu "anglais" et brutal bien que beau. Le Roussillon produira pourtant deux communiqués sur le futur évènement et le programme, sans commentaire, exactement comme il avait fait pour l'annonce de la création de l'U.A.C.P. Moins prolixe que L'Éclaireur, avant, il ira jusqu'en haut après, commentant le résultat et donnant son point de vue le 27 avril 1893 sous la rubrique :

 Concours de football : Nous avons reçu trop tard pour l'insérer dans notre numéro d'hier la communication suivante:"un grand concours de football doit avoir lieu jeudi prochain 4 mai entre les élèves de l'union Athlétique du collège de Perpignan et les élèves du lycée de Montpellier. La partie aura lieu au Champ de Mars vers 4 heures du soir. Ce jeu nouveau dans notre région mettra en présence quinze combattants de notre collège et autant du lycée de Montpellier; et le spectacle de la lutte sera des plus effrayants.

 Le 2 mai 1893, cette partie de football est quelque chose de tellement nouveau à Perpignan qu'il y a dû avoir un peu partout des demandes d'explication sur ce jeu, aussi en page 2, L'Éclaireur des Pyrénées-Orientales sort sous le titre Football un article très long, non signé, tentant d'expliquer ce dont il s'agit. Evidemment l'auteur fait référence à la barrette pour situer l'origine possible de "ce jeu de balle au pied très populaire en Angleterre". Pour l'auteur de cet article dont nous résumons les propos : ‘’C'est un jeu de balle au pied - qui comprend 10 à 40 joueurs mais toujours en nombre pair - le terrain est une esplanade de 150 mètres sur 65 - les poteaux sont plantés à 5,5 mètres l'un de l'autre - pour que le coup soit bon il faut faire passer la balle par-dessus la corde etc., etc…’’ En fait l'auteur continue la confusion entre la barrette et le football tout en essayant parfois d'établir une distinction sur la manière dont le ballon peut être "saisi, emporté et déposé en but." L'article très long s'embrouille dans des hésitations qui prouvent que l'auteur, qui n'a pas signé, ne sait pas exactement ce dont il s'agit, ni de la barrette ni du rugby. Cela prouve simplement que le jeu qui était pratiqué sur le continent était encore influencé par les barres. Cet article montre combien les règles de la barrette, comme celles du football-rugby, étaient très méconnues à Perpignan. L'auteur note que le football fait partie du programme des épreuves du "lendit", soulignant également qu'en avril 1892, mais aussi en 1893, le Stade Français aurait lutté en football contre les anglais du club de Roslyn Park. Sans doute pour rendre le spectacle plus exotique, il termine en disant que certains ont imaginé de jouer au football dans des piscines, il s'agit bien sûr du water polo ! Comme il se doit pour toute manifestation d'importance, après avoir "bredouillé" quelques informations plus ou moins claires sur le jeu qui sera pratiqué, l'article se termine par l'annonce que la musique du 12ème de ligne sera là et jouera. Ce qui est une garantie de l'importance de l'événement.

Le 4 mai 1893 , l''Eclaireur des Pyrénés-Orientales titre encore  sur ce match.

Le Roussillon du 5 mai le commente avec des nuances :

Football .- La lutte entre les lycéens de Montpellier  et les collégiens de Perpignan a été superbe d'entrain. Les premiers extrêmement solides pour la défense, les seconds prompts à l'at et pleins d'ardeur, sibien que par deux fois la victoire a failli leur rester. Après une heure de bataille on s'est séparé sans avoir vaincu de part et d'autre. C'est très beau.

Ce qui l'est moins, c'est qu'on a dû emporter du terrain de la lute deux ou trois jeunes gens qui s'étaient donné des entorses ou avient reçu des coups de poing. Le fooball est un jeu intéressant pour es infirmiers, qui recueillent en Angleterre oùce noble jeu est à l'honneur une ample moisson de bras démis, de jambes cassées, de clavicules brisées et d'yeux pochés. il n'est pas rare d ailleurs  que les combattants ne se relèvent plus. Chaque année on compte plusieurs morts...

Le 16 octobre 1894 Le Roussillon annonce :

L'Union Athlétique du Collège de Perpignan - Les membres de l'UACP se sont réunis pour la nomination du comité devant présider aux jeux pendant le premier trimestre de l'année 1894/95. Ont été élus Toreilles Jean d'Estagel, capitaine-Carrère Laurent d'Opoul, secrétaire-Séguy Paul de Prades, trésorier-Py Emmanuel de Perpigna, membre du comité. Les élèves Lledos Isidore et Amade Jean sont en ballotage comme membres du comité.

C'est déjà la deuxième génération de joueurs de rugby.

Le 21 Février 1895 Le  Roussillon annonce la préparation d'un match à Carcassonne entre les lycéens et les collégiens de la région, le 12 mai .

Le samedi 11 mai, La démocratie rappelle l'évènement et donne quelques précisons, l'équipe du collège de Perpignan portera le maillot rouge et blanc.

"Un ami du football" en fait le compte-rendu dans l'édition du Roussillon du 14 mai.

 Comme l'avaient annoncé les différents journaux de la région, le match de football entre les différentes équipes premières des lycées de Carcassonne, Montpellier, Narbonne et Perpignan s'est joué dimanche (12 mai) au champ de cavalerie de Carcassonne  sous la présidence de Monsieur Favard, Inspecteur d'Académie. [...] A 8 heures 30 du matin le match commence. Narbonne et Montpellier sont désignés pour combattre ensemble. De ce côté la lutte a été indécise. A 10 heures, les équipes de Carcassonne et du collège de Perpignan sont face à face. Dès le début de la partie, Bigorre, le capitaine de Perpignan aussi leste que courageux s'élance à toute vitesse vers le cmp opposé, glissant avec une agilité remarquable parmi les adversairesi, il arrive sur la ligne de but. Arrêté par l'arrière du stade carcassonnais, il passe aussitôt le ballon à Badoix qui marque un essai. [...] Bientôt après un nouvel essai est fait par Carrière. Le Stade Carcassonnais  redouble d'énergie mais en vvain et la partie finit sans qu'ils aient pu faire un point. [...]

Après un dîner des plus substantiels et des plus recherchés, les joueurs accompagnés de la Lyre Carcassonnaise  et de l'Alsacienne (société de gymnastique) reviennent triomphalement au Champ de Mars, lieu de combat. Dans le défilé , on a été heureux de remarquer que nos compatriotes ont surpassé les autres équipes par leur marche fière et bien ordonnée, aussi des applaudissements  ont été prodigués à leur passage et les cris "Vivent les Catalans!" s'élevaient bien souvent au milieu de la foule.

A cause des résultats incertains du match Montpellier/Narbonne du matin, après le dîner le match oppose des équipes mixtes : d'un côté 8 Carcassonnnais et 7 Montpellierains, de l'autre 6 Narbonnais et 9 Perpignanais.; leur équipe l'emporte par 9 points ( 3 essais) à 3 (1 essai).

Les équipiers de Perpignan sont proclamés vainqueurs [...] . Avant de terminer , citons les noms de ces vaillants qui ont si bien soutenu l'honneur du Roussillon: l'arrière Roig Gaudérique qui par de maître coups de pied et de brillantes courses a dégagé souvent son camp; les trois-quarts Lledos, Pagès, Guichou, Torreilles, admirables par leurs arrêts et leur vitesse, les demis Roig et Rouffiagues, les inestimables avants  Bigorre, Carrèe, Badoix, Forsans, Artus, Py, Rouan, Seguy, les rempaçants Bataille, Gauze, Durand Jacques.

 Le Collège de Perpignan tous par les succès universitaires qu'il obtient chaque année s'est placé à la tête des Collèges de France : Nous faisons nos vœux les plus sincères pour que nos vaillants équipiers lui assurent aussi dimanche prochain un bon rang dans les sports athlétiques. Signé : un ami du football.

Le collège de Perpignan était un collège d’excellence. L'établissement de M. Calmette ne pouvait viser que l'excellence sportive. Les initiateurs Buscail, Lincou ont disparu des appréciations et comptes rendus journalistiques, ils ont d’ailleurs quitté le collège, nous en sommes à la génération des premiers pratiquants, à ceux qui ont avec l'Union Française des Sports Athlétiques des relations suivies, qui reçoivent une information sur l'évolution des jeux et des règles. C'est la génération des passionnés qui adaptent le jeu à leurs moyens, le journaliste ne manque pas avec le paternalisme coutumier de la presse à l'égard des activités des jeunes de marquer les progrès, jeu plus collectif basé sur la vitesse et la sûreté agile de la passe, renforcé par la vigueur des avants qui avec la gymnastique savent se construire une forte densité musculaire, c'est la vigueur dont parle l'article. Nous assistons à la naissance d'un style de jeu ! … C'est peut être un peu tôt pour le dire mais les fondements de ce style sont posés : souplesse, vitesse, adresse, densité physique.

 

Le 14 mai 1895, La Démocratie rend aussi compte de l’évènement :

Match de football à Carcassonne entre quatre lycées et collèges. - On télégraphie de Carcassonne le 13 mai : Le match de football entre les équipes des lycées de Carcassonne et Montpellier et les collèges de Narbonne et Perpignan s'est terminé dimanche soir à 5 heures et demie par la victoire de l'équipe du collège de Perpignan. Ajoutons que cette victoire a été chaudement disputée et que les trois autres équipes ont été battues non sans avoir rivalisé d'adresse et d'entrain. La course de vitesse a été gagnée par M. Rouquier, élève du lycée de Carcassonne. Nos félicitations à tous ces intrépides jeunes gens et aux organisateurs de cette petite fête qui avait attiré une foule considérable de curieux au Champ de Mars, tant à la séance du matin qu'à celle du soir. Nos félicitations également aux sociétés de gymnastique L'Alsacienne et L'Avenir ainsi qu'à La Lyre Carcassonnaise qui avaient rehaussé par leur concours l'éclat de la fête.

C’est la description très ramassée ce que l'on considérait en cette fin de siècle comme un spectacle sportif complet : un jeu collectif, en l'occurrence le football-rugby, suivi d'épreuves de course de vitesse en particulier le 100 mètres, la démonstration de groupes de gymnastique et la présence de musique. La foule ne peut être que présente "foule considérable de curieux" c'est à dire minimum deux milles personnes autour de l'espace sportif probablement délimité par des "commissaires" chargés de maintenir le public. Une journée entière de concours scolaire, un événement proposé depuis janvier, toute la presse catalane de droite et de gauche a considéré que tous les Roussillonnais étaient concernés par l'enjeu du match, la primauté footballistique du collège de Perpignan. Les jeunes collégiens perpignanais vérifièrent à la lueur de cette journée glorieuse qu'ils étaient dans la bonne voie rugbystique et que leur rugby était différent de celui des autres.

 Et le 15 mai 1895 Le Républicain des P.O. titre dans la chronique locale :

Le triomphe du collège - C'est dimanche qu'a eu lieu à Carcassonne les épreuves du match de football entre les équipes des lycées de Carcassonne et de Montpellier et les équipes des collèges de Perpignan et de Narbonne. Montpellier et Narbonne ont commencé sans résultat tant les forces étaient égales des deux côtés, cela a été ensuite au tour des équipes du collège de Perpignan et du lycée de Carcassonne. La bataille a été terrible, mais la victoire est restée complète pour le collège de Perpignan, il y a eu 8 points contre 0 au lycée de Carcassonne. Les équipes des collèges de Perpignan et Narbonne ont battu dans l'après-midi au match du championnat les équipes des lycées de Montpellier et Carcassonne. Quel que soit le genre de concours où se trouve le collège de Perpignan, il est le premier et même un premier devançant les autres de beaucoup. Nous avons tous, les catalans, un grand sentiment de fierté. Nous félicitons vivement cette chère jeunesse de répondre si bien aux leçons de leurs brillants professeurs.

L'année 1895 marque un des sommets du rugby scolaire catalan. C'est l'année de l'unanimité du peuple roussillonnais derrière ce nouveau jeu pratiqué de façon homérique par des élites combattantes. C'est l'année où le football-rugby bouscule les enthousiasmes tauromachiques, vélocipédiques et carnavalesques. L'événement est d'autant plus remarquable qu'il est rare et qu'il se passe en terre languedocienne. Il est vécu avec enthousiasme par ceux qui rêvent de détruire les remparts et de faire participer la ville aux bienfaits de la vie moderne. La victoire sur Carcassonne est à la fois celle des collégiens mais aussi celle de la ville unanime dans la fierté de voir que la jeunesse excelle dans tous les domaines, y compris dans cette marge de la modernité qu'est le sport. Ces jeunes hommes, qui courent dévêtus sur les stades, bousculent la pudeur et les mœurs bourgeoises, n'hésitant pas à montrer leurs corps en parcourant un cursus scolaire qui les met culturellement dans l'élite, affirment leur supériorité sinon de classe du moins de groupe ayant les mêmes idéaux, sociologiquement unis par une formation identique et collectivement inscrits dans une idéologie républicaine. Le rugby scolaire ne trouvera plus jamais une telle couverture journalistique, un tel élan et une telle information sur sa pratique. L'année 1895 marque à la fois la concrétisation du fait rugbystique en Roussillon et le scellement d'une passion naissante. Il faudra attendre 1902 pour que le jeu du football-rugby devienne le grand jeu de la ville.

 Vie rugbystique : le rugby scolaire n’est pas un long fleuve tranquille

 Rugby et coups de bâton (1898)

L'incident du 8 avril 1898 montre que l'esprit de la pedregade n'est pas mort. Sans doute pour une histoire banale de tentative de séduction dans un bal de faubourg, une expédition punitive dans la grande condition coutumière de défense endogamique et de territoire est organisée contre certains footballeurs qui exercent leur art à près de Saint Gaudérique, c'est le seul incident entre les footballeurs et la population qui ait revêtu un caractère de gravité.

La multiplication des équipes toujours en milieu scolaire montre que la graine footballistique a pénétré les deux établissements de la ville. Le collège bien sûr ou l'U.A.C.P continue à être la référence de jeu mais où les externes veulent aussi se montrer et les modernes s'opposant aux classiques, les équipes voient se créer des groupes incontrôlables et d'autant plus chatouilleux que des échelles de valeurs rugbystiques ne peuvent manquer d'exister. L'École primaire supérieure, l’École Normale qui perpétuent une tradition athlétique et gymnique au travers des recommandations ministérielles connaissent aussi la floraison rugbystique d'équipes tout aussi chatouilleuses en amour propre que le collège. Le Roussillon, le 8 avril 1898, rapporte l’incident dans sa chronique locale :

Football et coups de bâton - Il résulte d'une plainte portée au poste de police par le nommé Izarn Edouard, âgé de 20 ans, demeurant route de Prades qu'une bagarre a eu lieu hier soir, au champ de manœuvre, entre plusieurs jeunes jouant au football et des habitants du hameau de Saint etGaudérique qui ont poursuivi et frappé les jeunes à coups de bâton et à coups de pierres. Une enquête est ouverte.

Les faits sont largement rapportés dans la presse de l'époque : des jeunes Perpignanais venus aux danses patronales du hameau de San Galdric auraient trop approché des jeunes filles du hameau au gré des habitants du lieu. Version en partie exacte sans doute qui a justifié un acte vengeur sur les footballeurs dont certains ont été reconnus comme danseurs coupables. Mais pour qu'un hameau-faubourg envoie une délégation pour une bastonnade et un "caillassage" en règle alors qu'il ne s'était rien produit de tel jusqu'à ce moment il faut que la "faute" estimée soit vraiment grave et dépasse le simple fait de jouer au football. Cette pedregade footballistique n'est pas dirigée contre les footballeurs en général. Edouard Izarn, qui va porter plainte, habite route de Prades. Et les autres footballeurs ? D'où venaient-ils ?

Multiplication des équipes (1899)

 Le 16 juin 1899 Le Roussillon fait paraître le communiqué suivant : "Hier (c'est à dire le 15 juin, un jeudi) un match a été couru (on emploie toujours les termes des courses de chevaux) entre les équipes de l'U.A.P du Collège et le F.B.E.S de l'École Communale Supérieure. La première a remporté la victoire par 3 points contre 0. La lutte n'a pas été très vive. Jeudi prochain (c'est à dire le 22 juin) l'équipe de l'U.A.P doit se mesurer avec l'U.S.E.P du Collège également." Selon l'article, il y avait ‘’l'U.A. du Collège de Perpignan’’, le ‘’Football École Supérieure’’ et ‘’l'U.S des Étudiants Perpignanais’’ également au collège donc trois clubs ou plutôt sociétés dans le cadre des deux établissements.

 Le samedi 17 juin 1899 paraît dans ce même journal le message suivant signé par Jean Laporte :

À propos de football, Monsieur le Rédacteur, je n'ai pas l'honneur de connaître l'auteur de l'article qui a paru dans votre journal du 16 courant, sous la rubrique "football". Quel qu'il soit, les renseignements paraissent lui faire totalement défaut, car s'il avait pris la peine de s'informer, il saurait que d'un commun accord les deux arbitres ont déclaré que la victoire restait au stade des modernes du Collège de Perpignan par 6 points à 0 ; en outre deux essais faits par mes équipiers ont été injustement contestés par le F.B.E.S. (l'Ecole Supérieure) contrairement à ce que prétend votre correspondant tous les spectateurs ont été unanimes à reconnaître que la lutte a été assez mouvementée. Je me demande aussi comment peut-il fixer à jeudi prochain la date du match entre le S.M.C.P et l'U.S.E.P lorsque moi-même je l'ignore totalement. Dans tous les cas je puis affirmer qu'il ne sera pas couru ce jour-là. Agréez, Monsieur le Rédacteur, etc…etc… Jean Laporte, président du S.M.C.P.

 Il serait très hasardeux d'essayer de débrouiller l'écheveau de ces deux communiqués pour arriver à donner la victoire à l'un ou l'autre camp ou justifier la demande de match, mais cet imbroglio permet d'affirmer qu'en 1899, il existait : - L'équipe du Collège : U.A.C.P, Union Athlétique du Collège de Perpignan. - Une équipe à l'École Supérieure : F.B.E.S. traduisez Foot Ball École Supérieure. - Une équipe du Collège formée à partir des élèves de la section moderne, c'est à dire les "matheux" : S.M.C.P, traduisez Section Moderne du Collège de Perpignan. - Une équipe U.S.E.P également formée toute ou en partie de collégiens et d'étudiants, traduisez Union Sportive des Étudiants Perpignanais.

Il paraît vraisemblable que l'U.A.C.P a été victime de son propre succès et qu'elle a éclaté, probablement chaque section (internes, externes, classiques, modernes) a voulu constituer une équipe, d'autre part les futurs Instituteurs ont voulu, eux aussi, en constituer une, quant à ceux que l'âge poussait loin des salles de cours, ils ont voulu continuer à jouer avec ceux avec lesquels ils avaient gardé le contact. On peut penser que l'équipe des étudiants comportait effectivement quelques post-bacheliers qui continuaient leurs études à Montpellier ou Toulouse, quelques jeunes du collège n'ayant pas trouvé leur place dans les autres équipes, tout cela forme un joyeux mélange qui se décantera avec la formation de clubs en ville. Disons qu'en juin 1899 à défaut de clubs bien structurés, il y avait des équipes dont il ne fallait pas trop chatouiller la susceptibilité. On peut penser qu'une certaine fébrilité continue à s'exercer autour de leur formation comme d'ailleurs à l'intérieur du collège autour de la constitution du bureau de l'U.A.C.P c'est à dire dans la réalité du comité de football-rugby de l'U.A.C.P. Être le président du comité donnait une représentativité au groupe qui avait soutenu le candidat auprès du principal du collège et ouvrait la voie royale aux possibilités d'organisation de sorties et de matchs. Cela n'empêche pas les autres d'aller jouer ailleurs mais le prestige de l'U.A.C.P en engageait beaucoup à vouloir jouer en équipe 1 et comme le président du comité était statutairement le capitaine, la bataille électorale faisait rage comme par exemple en témoigne un article de La République des Pyrénées-Orientales de 1902, séduit par la démocratie qui régnait au collège. Nous sommes arrivés à la troisième génération de rugbymen collégiens ou assimilés qui coïncide avec la première génération de clubs civils. Le rugby, en décembre 1902, existe depuis plus de dix ans à Perpignan.

Le 20 décembre 1902 La République des Pyrénées-Orientales écrit :

 Une élection au Collège - Depuis quelques jours il règne parmi la juvénile population de notre collège municipal une grande agitation, elle est provoquée par les élections d'un nouveau comité de football qui doit avoir lieu aujourd'hui samedi. Et les récréations se passent uniquement à discuter sur les candidats. Ce ne sont que partout attroupements et réunions où chaque parti cherche à se concilier le plus d'électeurs possibles ; une foule nombreuse siège sans interruption en face d'une petite porte où sont placardées des affiches nombreuses ; la lutte s'envenime de jour en jour et les pamphlets succèdent aux pamphlets, toujours plus caustiques parfois même plus outrageants, tandis que des discussions violentes s'engagent entre candidats adverses. Deux listes sont actuellement en présence les voici : 1ère liste : Président Garrigue, capitaine Boxador, trésorier Négoul, membres du comité Garde et Fruitot.

2ème liste : Président Baixès, capitaine Deit, trésorier Davi, secrétaire Rouzoul, membres du comité Pagès et Ferrer. Chacun attend avec une vive anxiété l'issue de cette campagne électorale. Espérons que la crise aura une fin convenable et qu'il naîtra un nouveau cabinet capable de bien diriger l'U.A.C.P et de le conduire à l'honneur dans les matchs futurs.

Un beau et grand jeu

La référence rugbystique scolaire dans ces années 1900-1905 en Languedoc-Roussillon est le lycée de Montpellier mais aussi le club des étudiants de cette même ville, qui groupera les meilleurs éléments issus du lycée de la ville mais aussi ceux qui viendront de l'université dont un certain nombre de Roussillonnais. Le collège de Perpignan, dans ces années du début du siècle, restait pour la ville une pépinière de joueurs mais ceux-ci quittaient le collège, ils continuaient à vouloir jouer et constituèrent des groupes. Affinités, opportunités, rencontres fortuites, amitiés, tous les facteurs expliquent l'émergence de sociétés "civiles", ossatures de futurs clubs. L'argent était rare et, ce que nous appellerons plus tard le sponsoring, relevait encore du mécénat. Pourtant certains, guidés par le souci de perpétuer l'esprit sportif des premiers âges collégiens-lycéens du rugby ou d'autres anticipant sur l'image de ce sport et pensant que le rugby pouvait avoir une influence économique, créèrent des épreuves à leur propre gloire, les autres pour valoriser leur produit.

 M. Génie créa un challenge c'est à la fois parce qu'il aimait le sport qu'il pratiquait et pour que la petite ville de Lézignan se souvienne de lui ; l'entreprise Dubonnet créa le challenge qui porte son nom ce n'est pas tant par amour du sport que parce que M. Violet, de Thuir, vendait du vin à Dubonnet et que le réflexe de la réclame préfaçait la publicité réfléchie.

Le collège rugbystique va encore connaître de beaux jours mais le 25 février 1902 M. Calmette prend sa retraite. M. Fraitot prend sa succession, il aura d'autres obligations et sans doute d'autres objectifs, en particulier le B.A.M (brevet d'aptitudes militaires), il créera une société scolaire de tir. Sagement, Garrigue de l'U.A.C.P se refusera à lancer son club dans des compétitions inégales : différence d'âge, de poids, de stature et surtout… conceptions différentes du jeu, le rugby scolaire entrera dans le cadre d'une normalisation basée sur la limite d'âge, d'une classification par catégorie. Il deviendra le rugby scolaire, au sens strict. Les jeunes gens des années 1890 devenus des hommes gardèrent un souvenir ému de ce qu'ils avaient créé.

Montpellier toujours : aller et retour

 Le décompte des matchs gagnés ou perdus entre le lycée de Montpellier et le collège de Perpignan tiendrait probablement à marquer une supériorité perpignanaise dans les premiers temps rugbystiques pour s'équilibrer à partir des années 1900, mais l'intérêt de ces rencontres réside cent ans après plus dans l'esprit et la manière au travers desquels elles se sont déroulées que dans les résultats.

À notre connaissance et jusqu'à la guerre de 1914, ni Montpellier (lycée), ni Perpignan (collège) n'arrivèrent en championnat de France scolaire. Pour des raisons économiques, ces établissements ne pouvaient participer aux premiers championnats de l'U.S.F.S.A. qui se déroulaient en région parisienne et très vite la plupart des bons joueurs des lycées et collèges devinrent les fondateurs-acteurs des clubs civils de leur ville. L'université de Montpellier permit à certains de poursuivre dans l'esprit le rugby pratiqué au lycée mais le championnat "civil" attirait plus les jeunes étudiants que le championnat scolaire. D'ailleurs participer à un éventuel championnat scolaire se déroulant à Paris n'était pas dans les préoccupations des élèves du collège ni même de leurs enseignants, qui se sentaient beaucoup plus proches de l'Association Sportive Perpignanaise, l’ASP ou d’autres Etoile ou Stade, où jouaient leurs camarades à peine plus âgés. La confrontation entre internes et externes, entre classes, entre sections classique ou moderne, la confrontation entre écoles : E.P.S. contre U.A.C.P. intéressait beaucoup plus les jeunes perpignanais mais aussi leur public. L'événement scolaire c'était la venue de Montpellier ou aller à Montpellier, Toulouse à un degré moindre. Les rencontres avec les lycées de Carcassonne ou le collège de Narbonne n'avaient pas le même relief que celles avec Montpellier qui était la grande ville universitaire, ce qui conférait un prestige culturel auquel était sensible l'élite collégienne perpignanaise.

Le Roussillon, 24 mars 1900 :

 Match de football - Un match de football entre l'équipe de l'U.A.C.P Collège de Perpignan et celle du S.M Lycée de Montpellier aura lieu dimanche au Champ de Mars à trois heures de l'après-midi, le Stade Montpelliérain arrivera à Perpignan samedi à 10h du soir.

Le Roussillon, 26 mars 1900 :

Le match de football entre l'U.A.C.P Collège de Perpignan et le Stade Montpelliérain qui devait avoir lieu hier dans l'après-midi a été renvoyé à dimanche prochain suite à une grave indisposition d'un élève de notre Collège.

Le Roussillon, 1er avril 1900 :

 Match de football - L'équipe du Stade Montpelliérain arrivée samedi soir à 10h a été reçue à la gare par M. Calmette, Principal du Collège et une délégation de l'Union Athlétique. Hier matin les deux équipes ont visité Banyuls sur mer et sont rentrées par le train de 1h50. Le tournoi a été engagé à 3h au Champ de Mars. Malgré le vent qui soufflait en force, il y avait foule pour applaudir les vaillants champions. L'Union Athlétique du Collège s'est vaillamment conduite mais elle n'a pu, malgré tout, prendre sa revanche sur la redoutable équipe du Stade Montpelliérain.

 Le Roussillon 1902, 15 mars, en chronique locale

Football - Le président de l'Union Sportive de Carcassonne, Monsieur Emile Génie, actuellement soldat infirmier au 12ème de Ligne vient de proposer un match à l'U.A.C.P du Collège de Perpignan. Les membres de l'Union Sportive de Carcassonne étant presque tous des jeunes gens de 20 à 25 ans, notre dévoué président, M. Garrigue Etienne a remercié son collègue, alléguant pour raison que l'U.A.C.P aurait affaire à trop forte partie. D'autre part, le Stade Montpelliérain vient de lancer un nouveau défi aux nôtres. Aucune décision pour l'acceptation du match n'a encore été prise et l'on va incessamment procéder au vote. Nous espérons que l'U.A.C.P aura à cœur de prendre une revanche sur les deux défaites que leur infligèrent l'an dernier ses voisins de Montpellier ; les amateurs de football, très nombreux à Perpignan, auront, nous y comptons, le plaisir d'assister une nouvelle fois à une lutte pleine d'ardeur des plus entraînante et des plus intéressante. Que ne feraient pas les Roussillonnais pour gagner une revanche légitime. Signé, un footballeur.

Le Roussillon ,1902, 5 mai :

Union Athlétique du collège de Perpignan - Ces jours derniers, sur le terrain du Champ de Mars, où les équipes ont coutume de jouer au football, les meilleurs coureurs de l'Union Athlétique se sont livrés à un genre de sport très intéressant : la course à pied. Parmi les footballeurs qui ont pris part à cette partie d'entraînement, il en est un qui s'est particulièrement distingué et qui mérite les plus chaleureux éloges. Notre sympathique président M. Etienne Garrigue, chez lequel depuis longtemps déjà se sont révélées des merveilleuses dispositions pour ce genre de sport, est parvenu à faire la distance de 100 mètres en 11 secondes. Les amateurs sauront apprécier une telle vitesse et admirer un bon résultat obtenu malgré un vent défavorable et sans le moindre entraînement. L'U.A.C.P peut être fière de cet équipier si éminent dans ce genre de sport. Aussi lui adressons-nous toutes nos félicitations. Signé, un footballeur.

Le 8 mai le journal signale que le match prévu antérieurement pour le 3 aura lieu le 10 mai à Montpellier.

Match de football - C’est dimanche prochain 10 mai qu’aura lieu au Champ de manœuvre de Montpellier - si le temps le permet - le match de football entre les équipes premières du Collège de Perpignan et du Lycée de Montpellier. Voici la composition des équipes :

 Pour Perpignan : capitaine : Deit Martin ; arrière : Migoul ; trois-quarts : Llabour, Cargoles, Rouzols, N… ; demis : Barbe, Deit Martin ; avants : Baixas, Broc, Fruitet, Lleriquet, Massina, Miguel, Pagès, Perig. remplaçants : Cassan, Garde, Garrigue.

 Pour Montpellier : capitaine : Chanal ; arrière : Saumade ; trois-quarts : Balmigères, Gely, Racovitza, Vidal ; demis : Chanal, Paulhé ; avants : Abet, Candelou, Constant, Delhon, Trisseuse, Malaval, Parès, Sauvy. remplaçants : Deit Victor, Lebre, Ribère. Arbitres de touche : Barbey et Labarthe. Messieurs Victor Deit, Parès et Ribère sont de jeunes compatriotes roussillonnais. Il leur sera sans doute pénible de prendre part à la lutte… fratricide, mais nous sommes persuadés que comme les héros antiques, ils feront leur devoir et laisseront faire aux dieux. Notons aussi que parmi les champions Montpelliérains se trouve un Bulgare, le jeune Rocovitza. Enfin détail qui a son importance l’équipe de Montpellier se compose exclusivement d’élèves du Lycée. Sous ces conditions la lutte sera loyale de part et d’autre. Elle sera jugée par l’arbitre Fabregat, ancien élève du Lycée de Montpellier, actuellement étudiant en médecine à Toulouse.

 Le Roussillon, 9 mai 1903 :

Match de football - un match de football sera disputé demain entre le "team" du Collège de Perpignan et celui du Lycée de Montpellier. Nos jeunes compatriotes partiront pour cette ville, le soir par le train de 1h 46." Le 22 mars 1903, La République, journal d’union radicale socialiste, sous le titre «Les sports – ce soir à deux heures et demi aura lieu au champ du pré au clerc une partie d’entraînement de football entre les équipes I et II du Collège en une rencontre d’un match contre l’équipe première du Stade Perpignanais pour le 29 Mars et d’un match interscolaire entre les équipes premières du Lycée de Montpellier et du Collège pour le 3 mai. Les Perpignanais partiront samedi par l’express de 13h.57. Ils arriveront à Montpellier à 17h.15, ils seront logés au lycée. Le dimanche soir à 7heures, après le match, un banquet réunira les deux équipes. Les Perpignanais quitteront Montpellier lundi par un train du matin. Ils seront accompagnés, croyons-nous, par M. Fraitot et par le répétiteur M. Canaguier. Cela dit nous souhaitons bonne chance à nos jeunes compatriotes. S’ils sont victorieux leur gloire sera d’autant plus brillante qu’ils se seront mesurés avec des adversaires redoutables ou du moins réputés comme tels.

 Et le 11 mai le journal rend compte de la journée ; le principal M. Fraitot n’est pas venu, il s’est fait remplacer, il n’a pas la même passion rugbystique que M. Calmette. M. Fraitot a plus de préoccupations sportives liées à la gymnastique et surtout au tir, mais M. Calmette, principal honoraire s’est déplacé pour voir ses anciens élèves jouer et triompher…. « L’équipe première du Collège de Perpignan bat le Lycée de Montpellier par «6 à 3 » La partie s’est déroulée dans un bon esprit. La journée a commencé par la visite de Montpellier suivie du nécessaire inévitable banquet fraternel avec un repas très rugby «arrêt de vol au vent en mêlée » «desserts mi-temps » «gâteaux 3/4 » et les liqueurs «sublimées à l’eau » et «moka en essai » sont à remarquer. On peut aussi noter que le terrain est en légère déclivité et qu’il faisait un vent du sud-ouest et que même si la mêlée catalane fut souvent enfoncée, qu’un roussillonnais fut légèrement blessé et que Perpignan fit mieux que se défendre et marqua les points de la victoire en 2ème mi-temps.

 Le spectacle était gratuit, dit le compte-rendu, il n’y avait pas foule mais un public «sélect» où l’on distinguait M. Calmette, principal honoraire, Joseph Calmette, son parent, professeur à la faculté des lettres. Messieurs Bernard inspecteur d’académie honoraire, proviseur du lycée de Montpellier, Ribère professeur au lycée, beaucoup d’étudiants en médecine et un des «sportsmen » des plus éclairés M. Bieth qui a déclaré «les catalans ont fait de très grands progrès. Ils ont un capitaine remarquable ». Ce que tous soulignent c’est l’admirable défense des collégiens et surtout leur souffle et leur endurance bien que soient notées une certaine indiscipline et l’absence de tactique. Les fondamentaux du style sont toujours en place : souplesse, vitesse, adresse… densité physique mais aussi tendance à l’indiscipline c’est à dire trop d’individualisme.

 En 1903 également, le 17 mai, en match d’ouverture du grand match A.S.P- Narbonne, l’École Primaire Supérieure rencontrait l’Étoile Perpignanaise. Le journaliste décrit le terrain du Champ de Mars Pré aux clercs : «la partie se jouera comme de coutume au fond du champ de Mars et le long de la ligne des platanes qui fait face à l’ancien jeu de boules… » Il ajoute que le match d’ouverture se termine pendant que «Narbonnais et Perpignanais sont photographiés par M. Coste-Nadal» et précise plus loin «des hommes-sandwichs porteurs d’affiches annonçant la partie parcouraient les rues de la ville, ce genre de réclame est assez rare à Perpignan pour qu’on s’explique son succès ! ».

 Le match "d’ouverture" avait lui aussi droit à un compte-rendu non pas du match mais de la « 3ème mi-temps » en quelque sorte. Elle se passe au siège de l’Étoile avec apéritif d’honneur «dans les salons magnifiquement décorés», toasts portés à la santé des présidents, des capitaines des équipes et des équipiers La fièvre des discours étant submergée sous un océan d’apéritifs, on se sépara après «force shake-hand». La fête se prolonge d’un punch suivi d’un feu d’artifice…Vraiment le rugby à Perpignan c’est quelque chose !

 Le 25 mai 1903, La République mentionne, sous la signature «sportsman », un match sans doute amical entre le Collège et l’École Primaire Supérieure tout à fait dans l’esprit de la pratique rugbystique et du spectacle sportif d’alors :

 Le match de football que nous avions annoncé à eu lieu hier entre la deuxième équipe du Collège et celle de l’École Primaire Supérieure. La chaleur était accablante et incommodait un peu les concurrents. Le coup d’envoi est sifflé à 3h, la partie est bientôt animée de part et d’autre on se défend avec courage. L’E.P.S. marque 3 points, puis le Collège : enfin on siffle la mi-temps qui est bien gagnée. La partie recommence avec le même entrain, de nouveau l’E.P.S. marque 3 points puis le Collège : on siffle la fin, le match est déclaré nul : 6 à 6. Nous ne pouvons nous empêcher d’adresser nos félicitations à ces deux sociétés sportives qui ont fait de réels progrès en peu de temps et nous espérons que cela continuera. Nos félicitations surtout aux deux capitaines Cassan et Trescases (E.P.S.) Avant de quitter le champ de Mars l’E.P.S. a lancé un match de course à pied de cent mètres qui a donné le résultat suivant : 1° Audibert (E.P.S.) 2° Doutres (E.P.S.) 3° Farail et Bonhomme (E.P.S.). Enfin tout le monde est parti heureux d’avoir assisté à un match si animé. Avant de terminer je donnerai un petit conseil à ces sportsmen «reposez-vous, il fait trop chaud maintenant et à bientôt .»

C’est bien dans l’esprit des Perpignanais ! Le football-rugby jeu d’hiver se joue de novembre à avril, avec l’interruption obligatoire de carnaval, où il existe une fête sportive cependant. À partir d’avril, toujours dans l’esprit des gens, c’est l’athlétisme qui triomphe et la fête athlétique en juillet. Le 16 octobre 1903 se crée l’association amicale des anciens élèves de l’École supérieure de Perpignan. Le 31 Janvier 1904 se crée au café Cayrol, rue Notre Dame, l’association amicale des instituteurs et institutrices des Pyrénées- Orientales. Le 21 février 1904, l’École Supérieure de Perpignan rencontre l’Union Athlétique du collège de Perpignan.

 La composition des équipes : Pour l’E.P.S. : arrière Sode, trois-quarts Sournia, Llech (capitaine) Arthur et Herweff, demis Barthe et Soubielle, avants Barbaud, Clerc, Eloi Marquillanes, Hugues, Baille Duffau et Canac. Pour l’U.A.C.P. : arrière Vayre, trois-quarts Squiroli, Brutus Léonce et Llinas, demis Laborde et Moisé, avants Pujol, Francès, Barrère, Thalamas, Guiter, Carbonnel, Bassères et Danjean.

 Le Rugby scolaire marque sa limite : Génie non ! Dubonnet oui !

Ce qui n’était peut être au départ qu’un effet de mode ou un snobisme ou une anglophilie devint un fait culturel parce que ces jeunes gens découvrirent le plaisir de jouer ensemble et la ville l’envie, le plaisir de les voir jouer, parce que pour beaucoup le rugby représentait une synthèse entre la tradition ludique et la modernité. Pour beaucoup de perpignanais, un match de rugby entre l’U.A.C.P. et Montpellier ou entre deux équipes perpignanaises représentait une immense envie de voir, de suivre et même de participer – le public de l’époque était indiscipliné - parce que les jeunes gens qui jouaient étaient connus de tous et que leurs familles représentaient une rue, un quartier, un établissement, une entreprise, un café, un métier… alors le public venait, comme il est toujours venu jusqu’à la guerre de 14, parce que ceux qui défendaient leurs couleurs étaient, et même s’ils ne les aimaient pas ou les critiquaient pour leurs positions sociales ou leurs opinions politiques, des Perpignanais, des proches, des Catalans, des Roussillonnais…

Les trophées, challenges et autres manifestations sont autant de témoignages de la pénétration de ce jeu dans le milieu politique et économique. Le rugby devient un support de réclame avant de devenir un support publicitaire. Il commence avec les vins apéritifs… avant de devenir un milieu politique électoral. Dans cette année 1902 le rugby est encore un fruit dont les saveurs neuves restent à exploiter. Cela commence dans un très bon esprit où prévaudra la sagesse… En 1902 donc, Monsieur Émile Génie était tout à la fois président de l’Union Sportive Carcassonnaise et soldat infirmier au 12ème de Ligne à la citadelle de Perpignan. Il ne connaissait que l’Union Athlétique du collège de Perpignan comme référent structuré en matière de football-rugby.

 En Mars 1902 il écrivit au président de l’U.A.C.P., M Garrigue, en lui proposant de participer à une épreuve amicale rassemblant les «clubs », donc les extrascolaires, de Narbonne, Béziers, Lézignan, Carcassonne, Montpellier et Perpignan… Bien évidemment M. Génie s’inscrivait dans le cadre de l’U.S.F.S.A. et de sa représentation en Languedoc-Roussillon. M. Émile Génie avait autour de 20 ans et à notre connaissance a créé un championnat, la première épreuve régionale en Languedoc-Roussillon. Le challenge Génie disparut des matchs officiels du comité du Languedoc-Roussillon au lendemain de la guerre de 14. Pour donner une similitude d’image, c’était un challenge Du Manoir à l’échelle du comité du Languedoc. L’U.A.C.P. représentait bien encore en 1902 ce qui était la référence du jeu et de la pratique dans l’esprit du jeu, malgré les modifications de la réglementation et la fin de la génération des inventeurs locaux de ce sport. Lincou Albert en 1893 avait laissé le capitanat. Buscail avait, sans doute avec le premier, rejoint le service militaire. Bien sûr des 67 créateurs de l’U.A.C.P. beaucoup encore fort jeunes jouaient au collège et dans les cafés clubs de la ville. Mais tant à Carcassonne qu‘à Perpignan à cette date et dans le Languedoc-Roussillon, des équipes civiles commençaient à exister. Les collégiens avaient essaimé dans villes et villages, de collège en sous-préfecture et partout le ballon ovale devenait la joie de centaines de gamins et de jeunes gens…

Le capitaine de l’U.A.C.P, refusera un risque et laissera l’A.S.P. conquérir un premier challenge. La réponse de M. Garrigue est un exemple de l’évolution de la manière de voir et comprendre ce sport et un modèle de raisonnable sagesse sportive. M. Garrigue répond à M. Génie que l’U.A.C.P. se compose de jeunes gens entre 15 et 18 ans alors que tant à Carcassonne qu’ailleurs les «clubs » ou «sociétés », les clubs «doyens », rassemblent des joueurs entre 20 et 25 ans et qu’il y aurait là un déséquilibre sportif et un risque trop grand à assumer. Refus logique que M. Génie comprend très bien puisque la création de l’A.S.P. (Association Sportive Perpignanaise) vint compléter la palette de ceux qui participèrent à ce challenge.

Ce qu’il y a de particulièrement remarquable dans l’entreprise de M. Génie, c’est qu’elle marque pour le Languedoc-Roussillon, avec le terme anglais de challenge, une idée nouvelle qui va déterminer certes lentement un changement progressif de la manière de voir, d’apprécier et de pratiquer ce sport… Les «challenges » vont conditionner des attitudes du public et aider s’il en était besoin au renforcement du «campanilisme », exactement comme le championnat provincialisé avait recréé la mentalité de «tournoi » et de «combat des trente » issus des récits chevaleresques du Moyen Age, ravivé par le romantisme littéraire ou le gothique anglais. Le rugby devint spectacle avec enjeu, trophée…. Prééminence d’équipe, coupe ou statue immortalisant le geste. La presse n’assimilera plus les couleurs des équipes aux couleurs des jockeys des courses de chevaux mais aux blasons, couleurs d’une ville. L’héraldique va rejoindre le rugby. Le vainqueur du challenge est le chevalier de la ville, le Perceval désigné par ses pairs. C’est le tournoi jeu du Moyen Age, le championnat étant le tournoi guerre, ce qui était en résumé les deux formes évoquées et racontées des tournois anciens. Le challenge Génie destiné sans doute à combler les vides et à suppléer à des entraînements fastidieux équipe 1 contre 2 ou mixte se crée dans l’ambiance amicale et fraternelle et se continuera dans l’exacerbation jalouse des prétentions citadines. À l’élégance polie, à l’enthousiasme généreux du public va se substituer l’esprit de conquête et le désir de possession, aux bravos vont succéder les cris et les emportements, au fair-play va succéder la blessure d’amour-propre, et la vengeance… Certes le jeu était brutal et les joueurs n’étaient pas des saints mais les spectateurs s’émerveillaient encore des beaux gestes des deux parties, et la défaite n’était que le drame de l’instant.

 À partir de 1902, et les prémices étaient déjà posées dès 1899 avec la création des premiers «clubs » ou plutôt «sociétés », va commencer une forme de guerre inter-urbaine. On ne jouera plus pour se faire plaisir et pour épuiser les ressources des règles mais pour affirmer la prééminence d’une équipe c’est à dire d’une ville sur une autre. Le comportement du public aidera à cette modification, le respect de l’autre va s’estomper avec en prime le soupçon sur sa loyauté et son impartialité.

L’ambiance des matchs, pelouses et chaises confondues, est beaucoup plus tendue, ce qui entraîne une militarisation de l’action des supporters dont la presse souligne par exemple la constitution en bataillons marchant au pas pour rejoindre le stade à Narbonne, gardé militairement. Naît l’arbitrage maison, l’arbitrage aveugle ou bègue, l’arbitrage absent remplacé par un comparse incompétent et partisan, l’arbitre ridicule et sans souffle… le temps est fini où un ancien du Stade Toulousain comme Lagaillarde, ou de l’A.S.P. et du collège comme Jean Payra, représentait pour les deux équipes toutes les garanties d’impartialité et de connaissance du jeu.

 Les limites sont franchies : DUBO, DUBON, DUBONNET

Le lundi 19 février 1904, La République donne un compte-rendu d’un match l’Étoile Sportive équipe 1 contre l’U.A.C.P. équipe 2.

L’essai de Thalamas a-t-il ou non été marqué ? Cette dispute entre l’U.A.C.P. et un «club » de la ville, où jouent aussi des collégiens, est en milieu scolaire la première du genre. Elle est révélatrice de la tension qui pouvait régner entre les différentes équipes et le « patriotisme » d’établissement scolaire aussi bien que de cafés qui régnait alors …Le challenge Dubonnet réunissait la plupart des clubs de la ville et ne faisait qu’accentuer la portée d’incidents plutôt mineurs en aiguisant plus que de raison les amours-propres. L’équipe 1 de l’Étoile Sportive, se faisant battre par l’équipe 2 de l’U.A.C.P. à 20 jours de sa rencontre avec l’École Primaire Supérieure dans le cadre du challenge Dubonnet, considérait qu’il ne pouvait s’agir que d’une erreur d’arbitrage et d’un coup monté !

 L’essai de Thalamas… fut marqué en deuxième mi-temps du match Étoile Sportive Perpignanaise I contre U.A.C.P.II, Thalamas, Avant au collège, s’écroule dans l’en-but et l’arbitre accorde l’essai. Contestation ! Thalamas selon l’Étoile n’aurait pas aplati. L’arbitre maintient sa décision et l’Étoile quitte le terrain 5 minutes avant la fin du match. Victoire de l’U.A.C.P.II : 3 à 0. Disons que le match était arbitré par Maderon de l’A.S.P. Les collégiens avaient manifesté une réelle supériorité en première mi-temps où s’était produit un premier incident, toujours dans l’en-but de l’Etoile…. mais Maderon avait refusé l’essai au collégien… Le journal reçoit le 23 février 1904 une lettre d’un supporter de l’Étoile qui conteste l’essai de Thalamas qui aurait fait un en-avant, l’arbitrage est qualifié d’erroné et d’ajouter que « l'héroïsme des porteurs du maillot blanc, c’est à dire l’équipe de l’U.A.C.P. n’est que de la poudre aux yeux… » L’Étoile a joué sans ses quatre meilleurs joueurs, l’arrière était absent…etc.… il demande une revanche.

 L’essai de Thalamas ne mériterait sans doute pas une ligne s’il n’était le premier, il y en aura d’autres, qui rompra l’atmosphère jusqu’alors conviviale, amicale et quasi fraternelle qui unissait les jeunes joueurs de rugby scolaire avec leur camarade, c’est la première fois qu’à l’échelle d’un match sans réel enjeu, sinon de prestige, un tel incident prend des proportions. Les mauvaises excuses, la contestation de l’arbitrage, montrent que le rugby a pris une telle importance dans la ville qu’il n’est plus un jeu, le stade n’est plus un espace où l’essentiel est de jouer… les mentalités changent, l’arène devient un lieu où il faut vaincre. Les socialistes et une grande partie de la presse de droite blâmeront cette dérive. Les socialistes en bannissant le football créateur de l’imbécillité populaire, nouvel opium «panem et circences » de la république opportuniste, la droite en stigmatisant la montée de la violence et en recommandant d’autres activités moins brutales. Pour le moment on en est encore à la contestation par la parole et par l’écrit – un temps viendra où même en milieu scolaire la violence entrera dans le stade.

 En attendant et toujours dans le cadre du challenge Dubonnet qui est organisé par l’A.S.P. et qui rassemble les clubs du Roussillon reconnus par l’U.S.F.S.A. c’est à dire outre l’organisateur l’A.S.P., l’Étoile Sportive Perpignanaise, l’École Supérieure (cette dernière déclare forfait le 13 Mars sans que l’on s’explique exactement pourquoi sinon le jeu des dissensions internes), l’A.S.P. décide que l’Étoile Sportive rencontrera en demi-finale du challenge Dubonnet l’Union Athlétique du Collège de Perpignan. Le match aura lieu au Champ de Mars arbitré par Jean Payra (jeune). L’Étoile en maillot noir avec étoile blanche prendra 20 points et n’en rendra aucun… et l’U.A.C.P. va rencontrer en finale du challenge Dubonnet l’Association Sportive Perpignanaise, le grand club… L’événement est de taille. Le 27 Mars 1904 toujours dans La République des Pyrénées Orientales « – Le match sera arbitré par Ayats répétiteur au Collège «en prévision des accidents qui pourraient se produire le public est vivement prié de se tenir en dehors de la ligne blanche et de ne pas envahir le terrain de jeu pendant la durée du match » On sait que l’A.S.P. joue en blanc avec le blason sang et or et le collège en noir avec bande rouge. Le 10 Mars 1904 Le Roussillon explique ce qu’est le challenge Dubonnet et cette explication est extrêmement instructive. Nous apprenons par exemple qu’à Perpignan il n’y avait en 1904 que quatre clubs ou sociétés pratiquant le rugby ou plus exactement qu’il existait quatre sociétés athlétiques pratiquant le football-rugby : l’Association Sportive Perpignanaise (A.S.P.), l’Étoile Sportive Perpignanaise, le Stade de l’École Primaire Supérieure (S.E.P.S.) et l’Union Athlétique de collège de Perpignan (U.A.C.P.)… Deux clubs civils privés et deux clubs scolaires, telle est la situation officielle du rugby à Perpignan en 1904.

Challenge Dubonnet - La nouvelle que nous avions annoncée il y a quelques temps de la grande épreuve sportive qui devait se courir à Perpignan se confirme aujourd’hui. Nous apprenons en effet que le superbe objet d’art «gladiateur au combat » offert par la maison Dubonnet de Paris, à l’A.S.P., sera disputé à Perpignan sous les auspices et le règlement de cette société en match de football-rugby entre les clubs athlétiques exclusivement catalans .

Cette partie de l’article appelle deux remarques, premièrement c’est l’A.S.P. qui est chargée de l’organisation du challenge sur la base de son règlement, or son règlement prévoit que pour participer à une compétition il faut avoir l’agrément de l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques, deuxièmement l’A.S.P. établissant le calendrier et le choix des équipes limite à la ville de Perpignan la portée du challenge. Ce qui amène à poser deux questions. N’existe-t-il en 1904 que ces 4 sociétés sportives pratiquant le football rugby ? N’y a-t-il qu’à Perpignan que la pratique de ce jeu est constante ?

 L’ASP ayant reçu l’adhésion des clubs et des scolaires de la ville pratiquant le rugby, a fixé ainsi qu’il suit et d’accord entre eux les dates de cette épreuve qui sera courue au Champ de Mars.

- Notons en passant que le journaliste utilise en parlant de sport le style et les mots du «turfiste » et des courses de chevaux. Le véritable «sportsman » n’est-il pas avant tout un amateur connaisseur des chevaux depuis la naissance du sport ?

Le calendrier de l’A.S.P. pour le challenge Dubonnet 1904 :

 Le 13 Mars : 1er match L’Etoile sportive rencontrera le Stade de l’Ecole Supérieure. L’arbitre sera M. Payra (jeune) de l’A.S.P.

Le 20 Mars : 2e match Le gagnant du premier contre l’U.A.C.P. L’arbitre sera M. Massot de l’A.S.P.

Le 27 Mars : 3e match Le gagnant du match 2 contre l’A.S.P. L’arbitre sera désigné ultérieurement .

Le gagnant du match 3 sera proclamé vainqueur du Challenge et aura la garde du « Gladiateur » pendant un an.

 Pour l’A.S.P. c’est un succès vis à vis de la marque, de M. Violet, de l’Union des Sociétés Françaises des Sports Athlétiques. Club phare du rugby catalan, organisateur d’un challenge strictement réservé aux équipes roussillonnaises dont il sera le premier gardien du Gladiator. Il est sûr que les matchs organisés dans le cadre de ce challenge pousseront au Champ de Mars un public nombreux. L’U.A.C.P. qui avait eu la sagesse de ne pas accepter la participation au challenge Génie, est séduite, convaincue de participer au Dubonnet et là, le déséquilibre des forces en présence deviendra évident. L’héroïsme et le «beau jeu » du collège ne tiendront pas devant la maturité physique et athlétique de l’A.S.P. ou des autres, même si beaucoup de collégiens jouent dans les autres équipes. L’U.A.C.P. franchit la limite en cette année 1904 et beaucoup de collégiens le sentiront, ils voudront refaire l’U.A.C.P., la reconstruire autour d’un projet polyvalent, autour des jeux de balle mais pas seulement le rugby… Cela coïncidera avec la venue du principal Fraitot. Mais pourquoi accepter le Dubonnet ? Parce qu’il est en 1904 le championnat du Roussillon et parce que le vainqueur peut envisager avec ce titre de disputer le championnat du sud (le Frantz Reitchel) réservé au jeunes équipes méritantes. Cela explique la décision audacieuse et romantique du capitaine. En fait l’U.A.C.P. se met au service de l’A.S.P., ce que Garrigue et Gente, son successeur, acceptent en 1904. Entre anciens et nouveaux se marque une solidarité pour la plus grande gloire du sport football rugby. L’U.A.C.P. n’a rien à gagner que du plaisir dans cette aventure sportive. Il faut dire que la différence d'âge n’était pas telle que les jeunes collégiens ne puissent espérer quelques coups d’éclats mais très vite ils seront réduits au rôle de faire valoir… Ils continueront cependant à maintenir l’esprit du jeu, une conception démocratique et fraternelle de la relation avec l’adversaire sans angélisme bien sûr, avec une certaine naïveté sans doute… mais ils aimaient jouer et cet amour du jeu les empêchait de voir leurs limites à moins que dans l’enthousiasme du jeu ils aient voulu les repousser… comme on voulait repousser les remparts !

1908 ! Crise à l’U.A.C.P. ! Calmette parti, Fraitot avait ouvert le B.A.M. !

En 1908 il y eut une crise à l’U.A.C.P. M. Calmette avait été remplacé à la rentrée 1903-1904 par M. Fraitot. M. Fraitot était intéressé par le rugby puisqu’il laissa les collégiens jouer en 1908 et 1909 contre les équipes des lycées et des collèges de l’académie à Carcassonne mais M. Fraitot avait pris dès son entrée en fonction, en ce qui concernait le sport scolaire et d’une façon très sérieuse, le problème du B.A.M. (brevet d’aptitude militaire) et celui du tir ; d’autre part, ces mêmes années de nombreuses critiques s’élevaient venant de l’académie de médecine ou de la ligue nationale d’éducation physique sur les insuffisances du sport scolaire. La commission scolaire de l’Union des Sociétés Françaises des Sports Athlétiques plaidait pour une amélioration budgétaire sensible des équipements… Bref, une situation où sans dénier au rugby ses mérites M. Fraitot, soutenu par les militaires, voulut «recentrer » le sport scolaire sur les activités de tir. En 1908 il prit l’initiative de créer un concours qui eut lieu au stand de la route de Canet, avec l’appui de l’armée, et doté de nombreux prix et récompenses. La gymnastique, le tir, la préparation effective du B.A.M. devenaient une priorité éducative. Le rugby rentrait dans le rang.

Sans doute un des effets de la remise en question de l’activité sportive du Collège de Perpignan fut de mettre en avant l’omnipotence du rugby sur l’ensemble des activités ludiques de l’établissement. L’U.A.C.P. fut « reconstitué ». Ce qui veut dire ? Rugby bien sûr mais athlétisme, tir, tennis etc. … Si nous lisons l’annuaire des anciens du collège de Perpignan en date du 2ème trimestre 1908, cela veut dire : Nous venons de recevoir du comité de l’U.A.C.P une lettre nous informant que cette société sportive reconstituée s’est organisée sur des bases plus larges et sous la présidence du jeune philosophe Villacèque. Outre le football nos collégiens pourront s’adonner à d’autres sports tels que le lawn-tennis, le croquet, le tir, les marches etc. … etc.

M. Fraitot est arrivé à son but, en partie tout au moins. L’U.A.C.P. n’est plus le centre initiatique du rugby perpignanais. L’U.A.C.P. était l’inventeur du rugby, le groupe formateur des premières générations de joueurs, le diffuseur initiatique du jeu et de ses règles dans la ville de Perpignan… il devient « Unus inter pares » et perd son originalité sans doute excessive d’être resté jusqu’en 1908 le seul organisme voué au culte du jeu «ovale ». À partir de cette date, la passion rugbystique ne s’éteindra pas au collège mais on y trouvera aussi beaucoup d’élèves sortant d’un stand de tir ou se formant au tir, capables de vous décrire les charmes et avantages du fusil Lebel modèle 90 modifié 93. Mais le rugby ne meurt pas. Le collège continue à alimenter en joueurs les clubs de la ville. Les meilleurs d’entre eux fourniront les éléments des équipes II de l’A.S.P. ou les équipes III en attendant une possible distinction en équipe I. À cette époque, l'âge ne fait rien à l’affaire, des équipes comme l’Hirondelle Sportive Perpignanaise qui eut le triste privilège d’avoir un mort en 1906 en après-match, alignaient des jeunes gens de 14 à 17 ans dont probablement certains jouaient aussi bien à l’Hirondelle qu’à l’U.A.C.P…. Les collégiens, en particulier les externes, pratiquaient largement dans les clubs sportifs de la ville. Certaines de ces sociétés étaient pour leur activité athlétique ou footballistique essentiellement composées de militaires, appelés ou de carrière et de collégiens internes ou externes qui s’entraînaient le jeudi pour jouer le dimanche. La Vérité des P.O. qui soutient visiblement la société «Perpignan Sport » se plaint, le 15 juillet 1909, que le départ du 53ème pour le Larzac d’une part et les exigences de l’internat au collège d’autre part hypothèquent très lourdement ses chances de figurer au championnat d’Athlétisme du Languedoc organisé par l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques qui aura lieu à Cette. Une véritable catastrophe ! Mais qui nous apprend beaucoup ! Les athlètes sont à l’armée ou à l’internat. A l’armée les exercices militaires, à défaut de la nourriture (la diététique en était aux balbutiements), entretenaient la forme et l’endurance. À l’internat parce que la tradition rugbystique faisait obligation de pratiquer un minimum d’entraînement à la course c’était l’athlétisme complété par les cours de gymnastique obligatoire dans le cadre de l’enseignement. C’est M. Constant qui enseignait la gymnastique au collège, C’est le capitaine Augistou qui préparait physiquement l’A.S.P. Collège et armée sont les deux mamelles de l’activité sportive et athlétique et les sociétés sportives civiles s’essayent à une pratique constante étalée sur la «saison » de rugby à laquelle succède la saison d’athlétisme d’avril à juillet. Il est sans doute vrai de dire que celles qui n’avaient pas les moyens, ni le prestige, ni les appuis pour négocier avec l’armée et l’éducation, étaient vouées à des trajets erratiques de performances et de contre-performances décourageantes. Vouées à moyen terme à disparaître ou à fusionner… cela arrivait souvent.

 Le Roussillon du 13 décembre 1909 rapporte que l’équipe IV de l'A.S.P. et celle du collège de Perpignan font match nul. L’A.S.P. avait 4 équipes engagées sur le front du championnat du Languedoc et du Roussillon, si nous prenons en compte que les équipes trois et quatre étaient composées de garçons entre 16 et 17 ans, nous voyons qu’il y avait bien du mérite pour ceux du collège, mais sans doute ceux-ci portaient aujourd’hui les couleurs du collège et demain celles d’un club en ville. Il faut attendre 1911 pour revoir une chronique sur le sport scolaire perpignanais sous la plume d’un journaliste du Roussillon, atteindre une certaine ampleur… en match d’ouverture de l’A.S.P. Le 31 Mars 1911, les étudiants perpignanais partagent l’information sportive en chronique locale avec l’A.S.P. qui va jouer contre le C.A. Brive en demi-finale du championnat de France. Il n’est plus question de l’U.A.C.P. mais du Perpignan Étudiant Club qui va jouer la finale du championnat du Languedoc inter scolaire.

C’est dimanche prochain que se jouera sur le terrain de l’A.S.P., route de Thuir, le match final du championnat inter scolaire du Languedoc entre les deux jeunes et belles équipes du Stade Carcassonnais (Lycée de Carcassonne) et du Perpignan Etudiant Club. Tous les sportsmen connaissent la réputation ‘’vite et scientifique’’ des lycéens carcassonnais. D’autre part le Perpignan Etudiant Club champion du Roussillon s’est assez imposé par l’ardeur et le plaisant de son jeu pour que nous n’insistions pas sur sa valeur. Entraînés régulièrement deux fois par semaine, les étudiants perpignanais sont actuellement dans une forme splendide. Ils veulent triompher et ils veulent réussir

Le samedi 8 avril le journal joue le rôle «d'aboyeur » et de racoleur pour ce match :

 Les sports - Championnat interscolaire du Languedoc, terrain de l’A.S.P. Demain dimanche se sera la grande foule enthousiaste, bruyante peut-être, la foule des grands jours qui viendra applaudir aux prouesses des scolaires. Potaches de Carcassonne et potaches de Perpignan mettront dans leur jeu l’ardeur qui caractérise les équipes jeunes. Le quinze du Stade Carcassonnais, bien commandé par son scientifique Capitaine et demi d’ouverture Calvez, n’a connu cette année que des victoires ; sa ligne d’avant est lourde mais très allante. Des trois-quarts, nous citerons les deux Centres Raymond et Rousset, remarquables surtout dans leur défense. Que fera contre les Carcassonnais l’équipe tant applaudie de notre collège ? Il serait prétentieux d’affirmer sa victoire mais il n’est pas osé de dire qu’elle fera son possible pour l’obtenir. Que la ligne d’assaut des étudiants perpignanais s’assure le ballon en mêlée et ses lignes arrières sauront s’en servir.

Le lundi 10 avril nous apprenons sans commentaire que le Stade du Lycée de Carcassonne a battu le Perpignan Étudiant Club 18 à 17 (cette année là ce fut le Lycée d’Auch qui fut champion de France scolaire, en battant le Lycée de Bourg par 14 à 0). En 1912 le rugby scolaire continue à vivre dans la ville, par exemple le 16 décembre 1912 on apprend que la Section Étudiante du Collège a battu l’équipe 3 du S.O.P. par 20 à 0. La presse mentionne de temps à autre, en page locale, les résultats obtenus par nos scolaires. La section étudiante des collégiens c’est évidemment ceux qui ne sont plus au collège mais aux universités de Toulouse et de Montpellier.

 À la veille de la guerre de 14, Perpignan atteint un peu moins de 40 000 habitants et la variation du nombre d’habitants entre 1884 et 1914 est d’un peu plus de 5 000. Dans les années 1885-1895 avec 350 élèves, le collège de Perpignan drainait dans son établissement l’élite en formation du département, plus quelques enfants venant d’autres départements ou d’Espagne, en très faible minorité. La concurrence éducative venait de l’École libre en particulier de l’institution Saint Louis de Gonzague, dont Bausil fut un des fleurons… La totalité des élèves du collège, plus l’École primaire supérieure ne dépassa pas les 600 élèves à la veille de la grande guerre, internes et externes confondus. Nous dirions aujourd’hui que le bassin de recrutement de l’équipe de l’U.A.C.P. était faible si nous admettons que ne pouvaient jouer à ce jeu pour affronter des équipes extérieures que des élèves entre 14 et 17 ans. Il y avait fatalement une sélection : les moins bons et les moins introduits, les perdants des élections, ne pouvaient manquer eux-mêmes de constituer des équipes… ailleurs ! Le renouvellement de ces élites permettait tout juste un apprentissage du jeu, une mise à l’épreuve et une «saison » d’expérimentation.

Sur les pas des initiateurs, le rugby pratiqué par les collégiens des années 1895-1899 était probablement un rugby d’école. Ces jeunes suivaient les conseils des terminales internes, imitaient leur façon de jouer et expérimentaient les consignes rugbystiques que leur fournissaient l’U.S.F.S.A. et aussi leurs professeurs de gymnastique. En novembre 1902 le ministre de l’Instruction publique a nommé M. Joseph Astor professeur de gymnastique au collège de Perpignan en remplacement de son père, lui-même professeur de gymnastique et M. Constant a été nommé professeur adjoint, Astor et Constant, des noms que l’on retrouve tant dans la vie athlétique et gymnastique perpignanaise que dans les brumes des archives du rugby de l’A.S.P….

On peut valablement affirmer que le collège fut, au début du XXème siècle, une école du rugby limitée seulement par l’étroitesse de son bassin de recrutement et la classe d’âge, et que les élèves dans le cadre de l’U.A.C.P. ou autre pratiquaient un rugby suivant les règles basées sur la rapidité, la souplesse et la feinte – sans doute un peu personnel – mais jouant déployés. Désavantagés par le poids en mêlée, ils savaient faire courir la balle et respectaient les règles… et l’esprit du jeu. Si l’on parle du jeu de rugby en tenant compte que ces rencontres entre collégiens de Perpignan, Carcassonne, Narbonne et Montpellier c’était vraiment des rencontres jouées dans l’esprit des Highs Schools anglaises... c’est-à-dire l’art du jeu primant sur le résultat, la compétition n’était pas un but, les matchs se déroulaient dans une ambiance que l’on peut qualifier de chevaleresque et le patriotisme de collège ou d’école, l’encadrement y veillait, n’avait pas lieu d’être... ce jeu était un moyen de se rencontrer, de s’apprécier et de voir le monde en ayant le sentiment que ce monde changeait puisqu’il mettait à la disposition de la jeunesse un jeu nouveau correspondant à ses aspirations physiques et à une solidarité de classe ou de corps.

Ce jeu devint un sport parce que ces jeunes gens partirent des collèges, lycées, écoles et universités, parce qu’aussi l’expansion nationale de ce jeu en fit une compétition. Ces jeunes gens issus de milieux aisés ou plutôt aisés furent rejoints par d’autres venant de tous milieux pour lesquels jouer avait un autre sens, on abandonna un peu de l’esprit chevaleresque des années de fin de siècle, on s’entraîna, les meilleurs firent de la gymnastique, cultivèrent leur corps par l’athlétisme... l’idée de défi remplaça le désir de se rencontrer... il fallait être compétitif, il fallait paraître. Ces jeunes gens voulaient faire du sport : on ne jouait plus, on voulait gagner. En 1902, un groupe d’entre eux, parce qu’ils étaient parmi les meilleurs, constitua un club à partir de leur source collégienne et des amitiés urbaines. Ils restèrent unis pendant plus de 10 ans et connurent une aventure sportive soutenue par la ferveur d’une ville. Ils vécurent l’enthousiasme un peu aveugle, les passions dévorantes, les fusions amicales et les scissions d’amoureux déçus. Ils firent connaître leur ville, créèrent leur style et remportèrent des victoires qui encore aujourd’hui servent de références, car ils entrèrent dans la légende du rugby. Ils furent champions.

Cette primauté méridionale du rugby catalan, même si les premiers acteurs en eurent conscience, ce qui est indémontrable faute d'écrits sur ce problème, restera une simple marque chronologique. À notre avis, parce que des collégiens du fin fond de l'Hexagone ne pouvaient avoir ni l'aisance économique ni le temps de continuer à participer à des championnats interscolaires de l'Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques. Il faut se rappeler que pour tous le rugby est un jeu et la compétition est une occasion prise sur le "temps libre" dirions-nous aujourd'hui. La compétition en 1891-92, et jusqu'à la fin de ce XIXème siècle, est une organisation de relative proximité avec pour objectif de rapprocher de futurs citoyens soldats qui participent d'une élite formée au collège ou au lycée par la République dans le cadre d'un modèle de vie bourgeois, traversé par des modes vestimentaires, ludiques, des révoltes contre l'ennui du dimanche, le sport naissant dans un retour archaïque sur l'exemple grec, les Jeux Olympiques concurrençant les effets de la modernité en marche industrielle, la bicyclette et l'automobile. La compétition scolaire restera parisienne parce qu'organisée à Paris, elle obligeait pour y participer à venir dans la capitale pour disputer au minimum quatre matchs et que les jeunes collégiens perpignanais n'avaient pas les moyens financiers de faire ces déplacements. Éloignés physiquement et économiquement du centre du monde du rugby, les collégiens perpignanais essayèrent de créer à leur échelle ce que l'un d'entre eux avait connu dans la capitale.

 À la ville et aux champs

 Le rugby commence à Perpignan, au collège, il essaimera en ville, pénétrera ses quartiers, les cafés. La société deviendra club. C’est en 1902, date importante ! que se crée le premier véritable club de rugby-football à Perpignan : l’Association Sportive Perpignanaise, parce que le jeu aimable, chevaleresque et viril de quelques écoliers et collégiens et jeunes gens issus de familles bourgeoises ou relativement aisées, ayant pignon sur rue ou sur faubourg, qui ont grandi en imitant peu ou prou leurs aînés partis à Toulouse ou Montpellier, eux-mêmes initiés par le collège de Perpignan, va quitter ce cercle vertueux d’aimables rencontres chapitrées par des proviseurs enthousiastes et des militaires intéressés. Date importante parce qu’à Perpignan, en 1902, le jeu va devenir un sport. Ces jeunes gens, parmi lesquels apparaît le groupe formé autour de la famille Payra, habitant le faubourg Notre Dame, veulent sortir le football-rugby du cercle collégien. Ils ont grandi, ils font de la course, de la gymnastique, mais surtout ils « ’font jeunesse ensemble » et le sport, l’activité physique autour d’un ballon, sont à la fois à la mode et signe de modernité.

 Ils s’inscrivent cette année-là à l’Union des Sociétés Françaises du Sport Athlétique, avec une idée en tête : participer au challenge du Sud, inventé par Frantz Reichel, figure emblématique du Racing Club de France, qui cherche à promouvoir le rugby dans le sud de l’hexagone. Le groupe qui se constitue autour des Payra est fait de jeunes adolescents, entre 16 et 20 ans. Leur activité n’inquiète ni l’armée, ni l’administration, ni la police, et sans doute y voyaient-ils eux-mêmes un symbole, leur premier lieu de réunion était une prairie ou plutôt un vague terrain où la ronce et l’arbouse obligeaient à la touche parsemée de cailloux, rappelant d’autres jeux.

 En 1902, les joueurs du club phare, l'A.S.P., seront des anciens du collège pour la plupart. Le collège restera la référence du jeu et la première équipe du Roussillon inscrite en 1891 à l'U.S.F.S.A. avant de Narbonne et avant Toulouse. Le 22 avril 1908 et L’Indépendant fait cette publication :

Lettre de Buscail à L’Indépendant :

A propos du football, nous recevons la lettre suivante :

Monsieur le Directeur,

 Ayant lu aujourd’hui (21 avril), dans les colonnes de votre estimable journal et sous la rubrique foot-ball rugby, que l’on avait posé une question relative à la création de ce jeu à Perpignan, je puis vous donner les renseignements nécessaires à ce sujet ayant en ma possession les documents accessoires pour le prouver.

 C’est en 1891 que, revenant de Bordeaux comme collégien et faisant déjà partie de la ligue de l’éducation physique nouvellement formée, j’ai formé au Collège de Perpignan « L’Union Athlétique du Collège ». J’ai alors monté le jeu de football et, en ma qualité de directeur des jeux, j’ai choisi Lincou comme capitaine de ces quinze car il connaissait aussi ce nouveau jeu, ayant appris dans un Lycée de Paris, et remplissait ces fonctions d’une façon admirable. J’ai à l’appui de mes dires les statuts de la ligue qui sont imprimés et que je puis vous remettre selon vos désirs. C’est donc trois ans plus tard que ce que vous l’énoncez que ce jeu, aujourd’hui si en vogue et qui permet à mes compatriotes de remporter de brillants succès, a été créé.

Veuillez agréer… Robert Buscail.

Il se produisit à Perpignan le même processus que dans les autres villes où lycées et collèges qui possédaient une société athlétique. En quelques années l'engouement pour le jeu de football-rugby, qui fut à l'origine la passion de quelques-uns qui avaient constitué dans leurs sociétés respectives une commission de football, fut tel que l'athlétisme et les autres disciplines furent reléguées au second plan. La singularité perpignanaise, et ce qui crée l'exception du collège de Perpignan, fut que la création de l'U.A.C.P. à partir de l'internat se fit autour de la commission de football-rugby, la seule d'ailleurs ! La raison, ou plutôt l'explication, de cet état de fait me paraît être qu'il existait à Perpignan deux sociétés d'athlétisme, gymnastique et autre escrime et boxes diverses, dont les activités avaient pignon sur rue et qui étaient financièrement et politiquement très encadrées dans des objectifs militaro-patriotiques et électoraux. Les dirigeants de ces sociétés bourgeoisement installées dans leur clientélisme et leur mécénat ne s'intéressaient que de très loin aux activités des internes de cet établissement prestigieux qu'était le collège. Cela pour deux raisons essentielles : ils étaient relativement peu nombreux et leurs parents ne votaient pas à Perpignan. Cette situation présentait un avantage : les jeunes internes étaient parfaitement libres de pratiquer leur jeu favori avec l'indulgence de la hiérarchie éducative et la collaboration lointaine mais matériellement importante (le terrain) de l'armée. Ils trouvent leur niche sportive : les matches de rugby interclasses. Leur inscription immédiate à l'U.S.F.S.A. favorise l'envoi d'une documentation savamment distillée par la figure emblématique, le créateur inspiré, le missionnaire Albert Lincou. N'ayant d'autres connaissances que celles acquises par la pratique, ils mirent au point assez vite l'essentiel de ce qui faisait le rugby de l'époque.

 Le rugby, jeu moderne d’abord capté par quelques jeunes gens des élites issues des classes bourgeoises et petites bourgeoises fréquentant le collège de Perpignan, devint l’activité ludique principale de la jeunesse perpignanaise dans son ensemble. Autour de cette activité se créa un rituel avec une spécificité catalane, l’adhésion globale de la population urbaine à ce jeu. Entre 1902 et 1914, il n’est pas un café, pas un bar dans le cadre des remparts de la ville, qui n’ait son équipe de rugby à un moment ou à un autre. Chaque dimanche verra la ville, hommes et femmes, vivre avec son équipe, son match, sa fête.

Le rugby apparaîtra comme le plus sûr moyen d’être au monde par les jeux et les fêtes parce qu’à Perpignan ce jeu fut perçu comme le moyen le plus moderne de paraître. Pourquoi ? Parce que déjà le carnaval de Nice dépassait celui de Perpignan, parce que les courses de taureaux, intensément vécues par le populaire, sombraient dans une médiocrité de production et une cacophonie de représentation qui les reléguaient au simple rang à peine distractif. Parce que le vélo, pourtant si bien implanté sportivement parlant, était encore pour Perpignan d’un coût économique bien trop important : le Roussillon n’était pas un département où la vente de ces engins assurait un triomphe commercial, et le vélo de compétition était réservé à une petite élite de commerçants ou de mécaniciens dont le succès était individuel.

Le rugby des origines est un jeu de citadin, de gens éduqués, instruits, et même s’il est très vite devenu, à partir de 1905, une pratique villageoise, il le fut presque toujours par le retour d’un villageois parti à la ville et revenu dans son village donner aux pâles imitateurs, mais tellement désireux d’apprendre, quelques conseils ou exemples efficaces. De Perpignan le rugby gagne les champs vers les années 1909 – 1910, le sport ovale de la ville deviendra le sport ovale des champs, il se répandra des berges de la Basse vers Salses ou Rivesaltes, le long de la voie ferrée avant d’investir le Ribéral… Le rugby des villages naîtra peu de temps après la naissance du rugby de Perpignan… il suivra la côte, gagnera les Albères, Sorède et quelques autres… La presse locale fourmille des traces de son implantation dans les villages proches de la cité des Rois de Majorque. Le souvenir s’en est effacé des mémoires des hommes parce que la guerre de 14-18 a laminé les espérances et tué les hommes, mais les écrits restent dans les chroniques villageoises des journaux.

Jean-Louis ROURE

 Ce document est un extrait d'un livre à paraître sur "Les origines du rugby en Roussillon".             J.-L. ROURE.

Petite bibliographie sur le rugby catalan entre 1890 et 1914

 ALTEZE Noël : - Rugby en Roussillon - préface de Jean Dunyach, Edition du Comité du Roussillon du rugby, 1994 - suite de monographies détaillées sur les hommes et les clubs qui ont fait ou font le rugby en Roussillon c’est à dire des P.O. Noël ALTEZE est le Mallet-Isaac du rugby catalan. Absolument incontournable en ce qui concerne la suite des évènements surtout à partir de la fin de la guerre de 14-18. Sur les origines du rugby en Roussillon, les livres qu’il a écrits reprennent avec plus ou moins de bonheur et d’amplitude ce que disent Bausil et Vidal. Noël ALTEZE a écrit un panégyrique de sa chère USAP et le grand joueur qu’il fut rend hommage aux grands joueurs du passé dans des portraits très complets. Il a créé une base documentaire grâce à ses deux ouvrages que les futurs chercheurs ne pourront qu’exploiter avec bonheur.

 BAUSIL Albert avec VIDAL Jean : (CEDAC fonds De Lazerme) : - Vingt cinq années de Sport au Pays du Soleil - imprimerie de l’Indépendant 1924.Dédicacé à Carlos De Lazerme, ce livre est la référence indispensable sur l’aventure du rugby à Perpignan, par deux personnages qui ont vécu la deuxième génération d’initiés au jeu du ballon ovale. C’est à la fois du vécu et le souvenir. Le livre se réfère au seul témoignage du journal L’Indépendant et au témoignage des initiateurs des années 90. C’est évidemment très utile mais la lecture dès les premières pages nous comprenons qu’Albert Bausil considère l’origine du rugby à Perpignan comme quelque événement livré à l’anecdote plus ou moins piquante. Ce que veulent les auteurs c’est avec une certaine fièvre en arriver au moment où le rugby cesse d’être un jeu pour devenir un sport c’est à dire en arriver le plus tôt possible à parler de leur chère ASP et de la continuité de celle-ci. Ils ne se sentent concernés ni par la distinction entre jeu et sport qui n’était peut être pas de leur temps, ni par la vérification de l’exactitude historique de ce qu’ils racontent. Ils ont pressenti dans le prologue que le jeu de rugby s’était substitué au jeu plus brutal de la pédrégade, qu’il existait d’autres jeux, en particulier la Pelota, mais laquelle ? C’était peut être aussi pour eux des évidences qui ne méritent pas des développements ou tout simplement le souci de s’en tenir à ce qu’ils savaient et se souvenaient de leur vécu commun. Le fait que le rugby en 1924 était vrai, avait totalement supplanté toutes les autres activités ludiques dans la classe d’âge des 14-20 ans ne leur pose pas problème.

Presse : L’Indépendant. Journal de défense républicaine et d’information générale. Sur la période 1884-1914, nous avons consulté, année par année, la chronique locale et départementale de soit trente années dans ce qu’il est possible de consulter aux Archives Départementales et à la Médiathèque de Perpignan. Notons que l’exploitation de ce journal a été faite par la plupart des auteurs qui ont écrit sur le rugby catalan. Il n’en est pas de même pour les autres journaux qui ont été totalement négligés. L’Indépendant est arrivé, par la continuité séculaire de sa parution, à persuader le public qu’il était la seule référence en matière de presse dans les Pyrénées Orientales.

Le Républicain des Pyrénées Orientales. Il s’intitule le journal des travailleurs. Journal socialiste, défenseur de la libre pensée et de la franc-maçonnerie. Commence à paraître en 1876, remplacé par La Farandole de 1879 à 1880, jusqu’en 1910. . Sur la période 1881-1910 donne des comptes rendus des matchs de foot rugby du Collège et de l’ASP. Partisan de l’ASP à partir de 1910, a toujours fait une place à la Boxe.

Le Roussillon. Journal antirépublicain, pro Action Française, royaliste, antimaçonnique et antisémite. Nous avons consulté la chronique locale et départementale sur les trente années de notre étude de 1884-1914. Le journal paraîtra de 1870 à 1944. Assez peu partisan du rugby, même s’il en souligne parfois l’esthétique, il est très opposé à son caractère violent ce qui entraîne une désapprobation implicite et parfois explicite. Ce journal a été très peu exploité par les chercheurs travaillant sur le rugby catalan. Il est pourtant le seul à avoir essayé d’être « pédagogique » à l’origine du jeu à Perpignan. S’il est peu utilisé c’est pour des raisons idéologiques. Il a été interdit pour collaboration.