Agenda Culturel

 

 

 

 

 

 

Le lycée Jean Lurçat de Perpignan

DU COLLÈGE DE JEUNES FILLES

AU LYCÉE MIXTE POLYVALENT JEAN LURCAT

DE PERPIGNAN

Quelques éléments d'histoire (1888-1977)

Le fonds d’archives du lycée Jean Lurçat et la création de l’enseignement secondaire féminin public dans les Pyrénées-Orientales

Le récent dépôt (octobre 2006) du fonds d’archives du lycée « Jean Lurçat » de Perpignan aux archives départementales des Pyrénées-Orientales était devenu urgent depuis le début des travaux de restructuration et de reconstruction de l’établissement sur son site actuel. Le fonds est désormais, de façon provisoire, dans la série W ; aucune cote ne lui a été, pour l’instant, attribuée.

En effet, ce lycée est, du point de vue historique particulièrement important pour l’histoire de Perpignan et des Pyrénées-Orientales et il convenait d’en préserver les archives, d’autant plus que « Lurçat » était le seul lycée du département qui n’ait pas encore fait de dépôt alors que ses archives les plus anciennes remontent à 1892. Un premier sondage rapide dans ce fonds permet, pour l’essentiel, de réaliser ce petit travail monographique. Nous avons complété notre information en faisant appel à quelques témoignages ponctuels – mais les délais impartis nous ont empêché de faire une enquête orale  systématique – et à des souvenirs personnels parfois anciens.

Chronologiquement, d’abord, ce fut le deuxième établissement secondaire public implanté à Perpignan après le collège de garçons, ancêtre direct de l’actuel lycée « François Arago ». Il est donc l’un des plus anciens établissements secondaires publics de la ville et du département.

Par ailleurs, il a joué un rôle éminent dans l’accession des filles de notre département à l’enseignement secondaire. De ce point de vue, son rôle fut pionnier et se devait d’être rappelé. Ce mouvement d’accès progressif des filles à l’enseignement secondaire et, de là, à l’enseignement supérieur et aux carrières juridiques, médicales, scientifiques, de recherche et d’enseignement, s’inscrit dans le cadre d’un mouvement profond de la société qui, sous la Troisième République (1870-1940) ouvrit aux femmes des horizons nouveaux.

Ce fut la loi de Camille Sée1 qui mit en place l’enseignement secondaire public des filles : le projet de loi déposé le 28 octobre 1878, la loi définitive fut promulguée le 31 décembre 1880. Elle s’inscrivait dans le cadre des lois qui furent votées à la même époque, souvent inspirées et défendues par Jules Ferry.

Il fallut attendre 1887, alors que 120 villes en France avaient déjà profité des dispositions de la loi Sée pour fonder dans leurs murs un collège ou un lycée de jeunes filles, pour qu’un établissement secondaire public fût enfin fondé à Perpignan. Jusqu’alors l’éducation des filles, autre que primaire avait été, localement, le monopole des congrégations. Mais des familles souhaitaient offrir d’autres perspectives éducatives à leurs filles.

L’Inspecteur d’Académie du département, Grambouland, proposa au conseil municipal de Perpignan la création d’un « cours secondaire féminin » qui pourrait recevoir des jeunes filles de 14 à 18 ans. Le projet soumis aux édiles perpignanais prévoyait que les frais de scolarité seraient payés par les parents (100 F par an), la municipalité se chargeant de fournir et d’entretenir les locaux. Il insistait sur « les avantages incalculables qu’une telle éducation offrira, tant au point de vue social que politique ». Le conseil municipal de Perpignan, élu en mai 1884, peuplé majoritairement de républicains radicaux, ne fut pas long à convaincre. La délibération approuvant la création du « cours secondaire féminin » fut votée, en pleine crise « boulangiste », le 21 décembre 18872. Les arrière-pensés anticléricales dominaient l’esprit de la majorité politique du conseil municipal et tout ce qui, à leurs yeux, contribuait à affaiblir l’Église et le système éducatif qu’elle contrôlait devait être soutenu. Ensuite, la procédure fut très rapide car le recteur prit sa décision d’autorisation dès le 28 janvier 1888. Le cours put ouvrir de 1er février 1888…

Nous avons privilégié l’histoire la plus ancienne du lycée et nous l’avons arrêtée en 1977, date de sa transformation en lycée polyvalent, à la suite du transfert, cette année-là, à Lurçat et à Arago, des séries technologiques tertiaires du lycée technique et professionnel « Al Sol » (aujourd’hui lycée polyvalent « Aristide Maillol »). Entre temps, le lycée avait reçu son nom actuel. Il était également devenu progressivement un lycée mixte, avec l’arrivée des premiers garçons dans ses murs, en octobre 1970. La séparation administrative de son premier cycle (classes de 6e, 5e, 4e, 3e) devenu collège d’enseignement secondaire « Albert Camus », l’avait limité aux seules classes de secondes, premières et terminales avant que ne fussent implantées les premiers BTS.

Le statut administratif de l'établissement

Au moment de son ouverture, le 1er février 1888, l’établissement n’était encore qu’un cours secondaire. Le conseil d’administration demanda, dès le 24 novembre 1892, sa transformation en collège municipal. Celle-ci intervint seulement en 1910, après de multiples démarches. Toutefois, l’internat devenu municipal le 1er janvier 1939, passa en régie directe de l’État à compter du 1er janvier 1940, ce qui laissa entrevoir la possibilité d’une nationalisation du collège.

Pendant de nombreuses années, le statut municipal exigeait que fussent rédigés et adoptés des « traités constitutifs État / municipalité», d’une durée de 10 ans, complétés ou amendés éventuellement par des « avenants ». Les archives ont conservé quelques-uns de ces traités signés en 1926, 1936, 1955. Le Conseil municipal était représenté au Conseil d’administration par deux conseillers municipaux. Notons simplement ici que, peu avant les élections municipales du 29 avril 1945, les premières auxquelles participèrent les femmes, deux femmes, désignées au Conseil municipal provisoire après la Libération de la ville, Mme Nicolas, institutrice et Mme Comignan, vieille militante socialiste et féministe, siégèrent, à ce titre au C.A. Le Conseil municipal délégua à nouveau deux femmes après le scrutin d’avril 1945, Mme Trémi, institutrice socialiste à la retraite et Mle Isabelle Grauby.

Le collège municipal devint collège national à compter de la rentrée d’octobre 1958 (Journal Officiel, 2 octobre 1958).

Aussitôt la demande de transformation en lycée nationalisé fut formulée (Résolution déposée le 30 janvier 1958 à l’Assemblée nationale, par le député des Pyrénées-Orientales, André Tourné avec le groupe communiste auquel il appartenait. Cette demande n’avait pas encore prospéré en 1969, lorsque le lycée fut officiellement inauguré après qu’il eut été nommé « Lycée Jean Lurçat ». Cela conduisit le Conseil municipal de Perpignan à délibérer une nouvelle fois en ce sens, le 21 janvier 1970.

Le lycée commença à devenir progressivement mixte dès la rentrée de 1970-1971. Mais il conservait son statut de « lycée classique et moderne ». L’annexe correspondant au premier cycle fut détachée et devint le collège « Albert Camus ».

 

 

Lycée mixte 1977

Au début de 1977, il fut envisagé de restructurer les lycées de Perpignan lorsque le rectorat décida de transformer le lycée « Al Sol », localisé au Bas Vernet, en lycée purement professionnel. Les classes de sciences économiques (séries B, aujourd’hui SES) et technologiques tertiaires (séries G, aujourd’hui STG) d’Al Sol furent transférées vers les lycées Jean Lurçat et François Arago. Par la même occasion, « Jean Lurçat » hérita de sections de BTS d’Al Sol. Elles y sont toujours.

 

Mouvements sociaux au lycée

Le temps et les documents manquent pour faire leur étude dans la période que nous abordons.

Nous ignorons si, comme à Arago, des grèves d’élèves se déclarèrent dans l’établissement, en mai-juin 1968 (ce fut le cas à Arago où un « comité d’action lycéen » vit le jour). Beaucoup de professeurs de Lurçat participèrent alors au mouvement. Le lycée, occupé par les enseignants en grève, fut fermé. Un professeur de Lettres classiques, très actif aux plans syndical et politique, Antoinette Claux (en poste depuis octobre 1951) fut très engagée à ce moment-là. Elle fut la candidate du PSU aux élections législatives de juin 1968, dans la circonscription de Perpignan-Céret.

Il y eut d’importants mouvements d’élèves, au mois de mars et d’avril 1973, contre la « loi Debré » qui, en supprimant les sursis pour études, prévoyait que le service militaire devait être accompli avant l’âge de 21 ans.

À l’occasion de la restructuration de 1977, des grèves éclatèrent : chez les professeurs, en particulier à Al Sol, car ils devaient être tous transférés dans deux autres lycées, dont Lurçat. Mais aussi, parmi les élèves. Dans les archives que nous avons pu dépouiller, sont mentionnées, pour la première fois, des grèves d’élèves à Lurçat.

La localisation du collège puis du lycée dans Perpignan

L’histoire des localisations de l’établissement dans la cité fut particulièrement mouvementée. La chronologie est parfois difficile à établir.

En 1888, le cours secondaire ne trouva qu’un local précaire, rue du Jardin Botanique, près du rond-point des Tanneries (à proximité de la place Arago, rive gauche de la Basse) dans un immeuble aujourd’hui démoli. Il s’établit ensuite rue du Chevalet, ruelle située entre les rues Mailly et des Augustins, dans un local exigu de 105 mètres carrés, à peine suffisant pour les 50-60 élèves qui formaient l’effectif d’alors. Il y avait quatre petites salles de classes, une cour de 9 m2, entourée des murs d’immeubles de trois étages. La directrice dispose d’un minuscule logement de fonction de deux pièces. Il n’y a pas de place pour loger le concierge.

En 1894, le conseil municipal acheta l’ancien couvent des Dames de Saint-Sauveur, occupé alors par les Clarisses (impasse Saint-Sauveur, Émile Zola, aujourd’hui) avec cinq classes, des bâtiments, des jardins. Transformé, il permet d’abriter bientôt quatre classes secondaires et trois classes primaires (des classes primaires avaient été ouvertes dès 1892). Le collège s’agrandira grâce à des acquisitions successives d’immeubles mitoyens, ainsi, la pension Maillot, rue Émile Zola, ou plus tard (1947), les bains municipaux de la rue des Amandiers et de la rue Côte Saint-Sauveur.

 

 

Projet 1939

En 1942, le gouvernement de Vichy ayant fermé les écoles normales, le collège put annexer l’école normale de garçons de l’actuelle place Jean Moulin (l’actuel CDDP), elle aussi mitoyenne. En 1948, fut acquis « l’immeuble Baillot » qui fut détruit et reconstruit. Ces acquisitions permirent de construire et d’aménager un gymnase en 1942.

Mais, en 1952, l’école normale de garçons de Perpignan, transférée à Foix de 1945 à 1951, rouvrit ses portes. Le collège de jeunes filles abandonna donc les locaux de l’École normale qu’il occupait depuis 1942. De 1952 à 1956, le collège de jeunes filles prit progressivement possession du collège moderne de garçons (ex École primaire supérieure d’avant 1940), l’actuel collège « Jean Moulin ». Fusionné avec le lycée classique « François Arago » (ex collège municipal de garçons), il fut transféré dans les actuels locaux de ce lycée. Mais ces agrandissements successifs étaient insuffisants pour faire face à l’accroissement des effectifs, en dépit d’aménagements ponctuels réalisés entre 1952 et 1960 (dortoirs, réfectoires, logements de fonction, salles scientifiques, réaménagements de salles de classe et d’externat, installation du chauffage central).

 

Projet et plan 1955

Une « relocalisation » du collège s’imposait. En 1941 et 1942, le C.A. évoquait de façon lancinante, en dépit des circonstances du moment, les problèmes posés par la nécessaire extension des locaux et, éventuellement, de l’implantation dans un nouveau site, non enserré dans le tissu urbain de l’« hyper-centre » perpignanais comme l’était le collège d’alors.

Il fallut attendre l’après-guerre pour que l’on évoque la construction d’un établissement neuf. M. Maureille, Inspecteur d’Académie, Félix Mercader, maire de Perpignan et un architecte, M. Bouchy se réunirent le 3 décembre 1947, afin d’envisager la construction dans le secteur de la Lunette ou du Champ de Mars, sur des terrains que l’armée pourrait céder. Félix Mercader s’engagea à proposer au Conseil municipal la construction d’un grand lycée de jeunes filles. Mais ce projet devait recevoir l’aval du ministère de l’Éducation nationale. Il fut abandonné, car les aménagements entrepris autour de l’ancienne École primaire supérieure de garçons, annexée au collège en 1952, devaient être, semble-t-il, suffisants. C’était sans compter sur les effets du « baby boom » et sur l’irrésistible essor, porté par la société, de l’enseignement secondaire. Alors que les garçons étaient fort bien lotis avec la mise en service progressive du nouveau, vaste et spacieux lycée Arago, il devenait évident, au fil des ans qu’il allait falloir construire un nouveau lycée de filles, adapté à la nouvelle donne démographique et à la demande sociale.

L’abandon des locaux de l’École normale de la place Jean Moulin, en 1952, posa de nouveaux problèmes, car on ne savait pas où installer les nouveaux dortoirs pour la plupart pensionnaires. On dut se résoudre à occuper et à aménager les locaux de l’ancien lycée de garçons (aujourd’hui détruits, actuelle dalle Arago), en cours de transfert vers ses nouveaux locaux. Dans ces locaux du Pont d’en Vestit, il y eut, pendant quelques années, des cours pour les classes du premier cycle (les premières à être transférées au Champ de Mars). Mais des internes y eurent leur gîte jusqu’en 1966. Elles durent donc se résoudre à faire le trajet vers la place Jean Moulin, puis le Champ de Mars, où se trouvaient les locaux d’enseignement. De 1961 à 1963-64, en attendant l’aménagement de l’internat au Champ de Mars, le lycée fut « éclaté » sur trois sites : place Jean Moulin, Pont d’en Vestit, avenue Albert Camus. On imagine le confort de la situation...

Perpignan dont la population, ainsi que celle des Pyrénées-Orientales, avait stagné entre les deux recensements de 1936 et de 1954 se mit à nouveau à croître à partir du début des années 1960, dopée, en particulier, par l’arrivée massive de rapatriés d’Algérie, en 1962.

À la fin des années 1950, se dessina enfin la réalisation concrète du projet évoqué en 1947. En 1960, le chantier ouvrit au champ de Mars (où l’on construisit, simultanément une cité HLM, l’armée gardant quelques terrains où elle implanta ultérieurement la Gendarmerie mobile). Une première tranche fut construite et fut livrée à la rentrée de 1961 : c’est l’actuel bâtiment du collège Camus. Il fut alors destiné au premier cycle du lycée (classes de la 6e à la 3e). La deuxième tranche, l’actuel bâtiment de l’internat, fut livrée à la rentrée de 1963. À la rentrée scolaire de 1966, le bâtiment actuel de l’externat ouvrit enfin ses portes. Ainsi, l’année 1966 fut celle de l’abandon définitif du site de la place Jean Moulin : la vieille « sup », devint le CES « Jean Moulin », les autres locaux qui « encerclaient » pour peu de temps encore l’école normale de garçons, devinrent provisoirement l’Inspection Académique des Pyrénées-Orientales.

Nous remarquons, au passage, que, comme aujourd’hui, fait souligné par le CA, que les élèves transférés en premier lieu travaillaient à proximité d’un chantier où l’on s’affairait à la construction des deux autres tranches.

C’est ce transfert complet, étalé sur cinq ans, qui est commémoré en décembre 2006. Les locaux construits dans la décennie 1960, restèrent, à peu de choses près, en l’état jusqu’à l’année scolaire 2004-2005 qui fut celle de la première tranche de la rénovation en cours. Seuls les locaux du bâtiment « internat » connurent une modernisation poussée au début des années 1990. Notons, à ce propos, que, d’après plusieurs témoignages de collègues de l’époque, les bâtiments, définitivement occupés en 1966 avaient été conçus pour avoir une durée de vie de 20 ans. Ils auront duré le double...

La  dénomination du Lycée

La recherche d’un nom oppose entre 1966 et 1968 les partisans d’« Aristide Maillol » (Paul Alduy),  « Jean Lurçat », « Irène Joliot-Curie » « Henri Bergson » et « Berthe Morisot ». Malgré l’opposition de Mme Laval, directrice, le nom de « Jean Lurçat » est finalement choisi par le Conseil municipal de Perpignan : pour avoir été un assidu de l’atelier de céramiques de Sant Vicenç à proximité du Champ de Mars)

Le 29 mars 1968, l’inauguration du lycée Jean Lurçat eut lieu en grande pompe en présence des autorités municipales et académiques. Mais il fallut attendre le mois d’avril 1969 pour que le lycée s’appelât définitivement « Lycée Jean Lurçat ». Entre temps, le ministère avait donné son agrément et  un arrêté préfectoral du 11 mars 1969 l’officialisait.

 

 

Structures pédagogiques et effectifs

Les enseignements délivrés

Dans les premières années du cours puis du collège secondaire, les filles ne recevaient pas exactement le même enseignement que les garçons. Ni le latin, ni la philosophie ne figuraient au programme et, de ce fait, l’enseignement supérieur était fermé aux élèves qui ne pouvaient présenter les épreuves du baccalauréat. Les seuls examens accessibles étaient le brevet élémentaire et le brevet supérieur (un quasi-baccalauréat moderne avant la lettre, il est vrai). Trois à cinq ans d’études secondaires donnaient le droit à un « certificat » attestant une scolarité secondaire régulière. Dès 1888, il y avait deux classes préparant aux épreuves du brevet élémentaire, et à celles du brevet supérieur. En 1892, fut ouverte une troisième classe secondaire et une classe primaire3 indispensable à la mise en place d’un cursus complet.

En 1915, une première élève, issue du collège de jeunes filles, put suivre les études en classe terminale au collège de garçons afin de pouvoir présenter les épreuves du baccalauréat. Elle fut la première d’une longue série... En 1920, trois élèves se portèrent candidates afin de suivre un cours de philosophie. Elles le faisaient afin de pouvoir subir les épreuves du bac.

Il fallut bientôt s’adapter à cette nouvelle demande sociale qu’entérina la réforme de 1924 qui aligna les programmes secondaires des filles sur ceux des garçons (avec des différences, cependant, en ce qui concernait les « travaux manuels », la couture étant réservée aux filles). Il fallait donc, maintenant, assurer l’enseignement du latin et de la philosophie. Comme nous le verrons, ils étaient souvent assurés par des professeurs du collège de garçons. Le premier poste de philosophie du collège fut créé en 1930, ainsi qu’un poste de Lettres Classiques, en 1933, qui permit désormais d’avoir accès, aussi, à l’enseignement du grec. Les années qui suivirent la Première Guerre mondiale permirent ainsi la mise en place d’un cursus secondaire complet, classique et moderne. Les deux collèges de la ville, celui des garçons et celui des filles entrèrent bientôt en compétition. Saine émulation... le nombre des reçues au baccalauréat augmenta :

 

Les grandes réformes des années 1960 et 1970 modifièrent la structure et le contenu des enseignements. Les « petites classes » disparurent et, à partir de 1964, on commença à séparer les deux cycles, les premiers cycles des lycées devenant progressivement des « collèges d’enseignement secondaires » (ainsi « Albert Camus » qui fut d’abord une annexe de Lurçat avant d’acquérir l’entière autonomie administrative).  En 1969, les effets de la réforme des baccalauréats généraux décidée par le décret du 10 juin 1965 entra en vigueur : la structure des baccalauréats généraux fut modifiée et étoffée, un bac « sciences économiques et sociales » (série B), faisant, en particulier, son apparition.

Terminales 1970

En 1977, suivant en cela un mouvement qui concerna la majorité des lycées, s’effectua à Perpignan la fusion entre les lycées généraux  (« classiques et modernes ») et les lycées techniques. Le lycée Jean Lurçat, devenait un lycée polyvalent...

Divisions et effectifs

Les données concernant le nombre de divisions sont fragmentaires, lacunaires, parfois sujet à caution.

En 1888, il y avait deux classes. Leur nombre augmente année après année : 4 en 1892 ; 7 en 1894 (4 secondaires, 3 primaires) ; 5 en 1895 ; en 1940, il y avait 24 divisions secondaires, de la 6e à la classe terminale de philosophie, parfois regroupées dans des classes communes et 5 divisions primaires, de la 11e à la 7e ; 15 classes secondaires en 1952.

Par contre, nous disposons de séries chiffrées concernant les effectifs. Elles montrent, sans qu’il soit besoin de faire le moindre commentaire, l’attrait irrésistible exercé par l’enseignement secondaire (alors non obligatoire) :

1888 : 50                                1941 : 670

1892 : 75                                1942 : 736

1893 : 102                              1952 : 798      internes : 163

1913 : 308                              1953 : 834

1914 : 247                              1954 :934       internes : 181

1915 : 267                              1955 :1054 internes : 216

1916 : 284                              1956 :  1167 internes : 253

1931 : 336                              1957 : 1399 internes : 329

1933 : 403 1958 : 1601 internes : 359

1936 : 430 1959 : 1770 internes : 394

1937 : 448 1960 : 1908

1938 : 526 1961 : 2003 (1885, secondaire ;

1939 :526 118, petites classes).

1940 : 605. 1964 : prévisions de 1960 : 2500 à 2600.

 

On remarque la formidable progression des effectifs, en particulier dans la période 1936-1961, période de stagnation démographique de la ville et du département. En 1960-1961, le collège de Perpignan était devenu, par ses effectifs, le premier établissement de jeunes filles de l’Académie de Montpellier, avant le lycée de jeunes filles de cette ville.

La brusque augmentation du nombre d’élèves entre 1939-1940 et 1940-1941, s’explique par les bouleversements induits par la guerre et la défaite. On constate la présence d’une population  mouvante d’élèves ballottés par les tragiques événements de ces « années noires ». Des départs de filles d’officiers ou de sous-officiers d’active (Perpignan, cité militaire, ville de garnison) ou de fonctionnaires furent largement compensés par l’arrivée de réfugiés de la zone envahie et occupée, par celle d’étrangers : Espagnoles , mais singulièrement, Allemandes et Autrichiennes, sans doute filles d’antinazis réfugiés en France et repliés en zone Sud 4; Polonaises5, filles d’officiers et de soldats de ce pays, cherchant à gagner le Royaume-Uni, via l’Espagne, afin de poursuivre le combat dans l’armée polonaise qui se reconstituait, équipée par les Britanniques. Certains des parents de ces étrangères (c’est le cas du père de l’une des Polonaises, transféré ensuite au grand séminaire) étaient internés dans des camps comme celui d’Argelès. Des Polonais étaient placés sous la protection de Mgr Bernard, évêque d’Elne-Perpignan qui avait facilité la formation d’un « centre d’accueil » au grand séminaire de la rue Raspail (actuel collège privé catholique Saint-Jean), qui, de la sorte, prenait précocement parti contre des aspects de la politique de Vichy6 .

Rentrée 1973

Les personnels enseignants

Un registre manuscrit d’installation des personnels d’enseignement et de surveillance est exhaustif, de 1892 à 1965 inclus. Il permet de mieux connaître leur mouvement au fil des ans, parfois leur état civil, souvent leurs titres et qualifications universitaires et professionnelles. ..

 

Il apparaît que, dans un établissement recevant des filles, le corps enseignant devait, a priori, être féminin. Mais, dans les premières années, au moins, il manquait, en France, de personnel féminin qualifié. C’était un état de fait structurel qui ne pouvait être corrigé que progressivement, au fur et à mesure de la formation de professeures aptes à l’enseignement secondaire. Pour pallier, donc, la pénurie momentanée de personnel enseignant féminin, le cours secondaire, puis le collège durent se résoudre à faire appel aux services de professeurs enseignant par ailleurs au collège de garçons. Beaucoup d’entre eux assuraient l’enseignement du français et de la littérature, de l’histoire et de la géographie7, des sciences naturelles et physiques. Plus tard, il en sera de même avec la philosophie. Les cours seront donnés (1920) par M. Grand, professeur au collège de garçons.

Par la suite, le personnel fut exclusivement féminin. Il fallut attendre septembre 1959 pour qu’un homme, Moïse Bernadach, du Soler8, qui venait juste d’obtenir l’agrégation d’espagnol fût nommé dans l’établissement.

Les professeurs constituent un groupe sociologique9 important au plan numérique, à la fois cohérent et composite. Ils ont développé, au sein des établissements, des réseaux de sociabilité auxquels Lurçat et le collège dont il est le successeur ne pouvaient échapper…

… Se forment dans la communauté enseignante, des réseaux complexes où se mêlent et s’entrecroisent ces réseaux de relations qui configurent une micro société, avec ses espérances, ses luttes, ses désillusions, parfois, mais aussi ses inévitables débats et conflits.

Les amicales et les syndicats sont les associations les plus présentes, dans la période considérée. Certes, tous les enseignants n’y adhérent pas. Il n’en demeure pas moins vrai qu’elles ont joué un rôle qui s’inscrit pleinement dans l’histoire de l’établissement.

Nous ignorons quand se constitua l’Amicale des personnels enseignants. Nous savons qu’elle existait dans les années de l’immédiat après-guerre. Elle a toujours essayé de développer un esprit de solidarité et d’amitié parmi les personnels, indépendamment  e leurs engagements ou convictions. ..

Le mouvement syndical dans l’enseignement secondaire a commencé à se développer et à se structurer en France après la Première guerre mondiale. Encore minoritaire avant 1939, il connut un grand essor après 1945 et se renouvela – organisations et problématiques – après le choc de 1968. Nous savons que les premières syndiquées étaient présentes dans l’établissement dans les années 1930 où certaines avaient donné leur adhésion au SPES (syndicat du personnel de l’enseignement secondaire, CGT) devenu le SNES (CGT, 1946-1948 ; FEN autonome, 1948-1992 ; FSU, depuis) en 1946. Le SNES continua de progresser dans les années 1950 et 1960. Sa section d’établissement devint l’une des plus importantes du département et commença à faire souvent preuve d’indépendance vis à vis des directions du syndicat (départementale et académique), même quand ses responsables se réclamaient de la majorité. Le SNES était représenté au CA, dans la période qui précéda 1968, et sans doute avant. Mais, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, il dut faire face à de nouveaux venus : le SNALC (affilié à la CGC) et le SGEN (CFTC, puis, après 1964, CFDT). Ces organisations introduisirent, chacune à leur manière, de nouvelles façons de percevoir la réalité et contribuèrent à alimenter un débat pluriel. Dans la foulée de 1968, le SGEN, minoritaire, se « gauchisa » dans les années 1970 et essaya, sur le terrain revendicatif, ou dans le soutien aux mouvements lycéens qui se développèrent alors, de faire concurrence à un SNES, perçu parfois, comme plus modéré.

Les directrices et proviseurs

Le cours secondaire, puis le collège et le lycée eurent d’abord des directrices. En 1984, le premier proviseur, M. Martin, prit possession de ses fonctions en sa qualité de proviseur du lycée.

La première directrice fut, en 1888, Mme Roques, épouse d’un professeur du collège de garçons. Certains chefs d’établissement, restés en poste pendant de nombreuses années auront marqué profondément de leur empreinte l’établissement qu’ils ont dirigé. D’autres auront présidé à des mutations délicates : mise en place de grandes réformes, bouleversements matériels provoqués par les « déménagements », les grands travaux ou, encore, choix d’un nom pour désigner l’établissement.

De 1888 à 2006, 15 chefs d’établissement se succédèrent à la tête du collège puis du lycée.

En voici la liste :

Mme Roques, 1888-1891

Mme Guérin, 1891-1918

Mme Delarue, 1918-1919

Mme Durban, 1919-1933

Mme Rousse, 1933-1939

Mle Thomas, 1939-1942

Mme Imbert, 1942-1945

Mme Combes, 1945-1946

Mme Meyerson, 1946-1952

Mme Dufaure, 1952-1963

Mlle Legrand, 1936-1965

Mme Laval, 1965-1976

M. d’Aquino, censeur, assure l’intérim, 1976-1977

Mme Desmet, 1977-1983

M. Martin, 1983-1986

M. Tan-Ham, 1986-2003

Mme Latil, 2003-

Conseil d’administration

Les archives montrent qu’il existait dès 1892. Sa composition a varié selon les époques. Dans un premier temps, il était présidé par l’Inspecteur d’Académie. Étant donné son engagement financier, la municipalité perpignanaise eut, d’emblée, une place de choix dans cette instance. La règle générale voulait qu’elle fût représentée par au moins deux membres du conseil municipal, souvent par un ou deux adjoints, quelquefois par le maire en personne...

À partir de 1944/45, des conseillères municipales siégèrent également à l’occasion. À noter qu’en 1918, M. Huard, principal du collège de garçons siégeait au C.A. du collège de filles. Il épaulait la nouvelle directrice, Mme Delarue, qui venait d’Armentières.

En 1920 (séance du 9 novembre), le C.A. se réunit dans sa nouvelle composition telle que la prévoyait le décret du 27 juin 1914 que la guerre avait empêché de mettre en application. L’Inspecteur d’académie présidait de droit, le maire de la commune était également membre de droit. Siégeaient également : Mme la directrice, un professeur élu par les personnels d’enseignement et de surveillance, deux conseillers municipaux (en plus du maire), une personnalité étrangère à l’établissement. Les associations de parents d’élèves précocement constituées, envoyèrent bientôt des représentants aux conseils d’administration. C’était le cas dès 1928, où les parents étaient représentés par M. Capdeville, ingénieur chimiste. L’amicale des anciennes élèves avait délégué, cette même année, Mme Astruc, sa présidente d’honneur.

Après 1969, les élèves purent participer au conseil d’administration. Ce fut l’une des conséquences institutionnelles des « événements » de 1968.

Amicale ou association des anciennes élèves :

Elle existait déjà dans les années 1920… et ses avis étaient écoutés par les C.A. Elle disposait d’un bulletin qui retraçait ses activités et celles de son bureau.

Cette amicale a fonctionné de façon ininterrompue, des années 1920 jusqu’au début des années 1970… De nos jours une nouvelle amicale a été créée.

En conclusion

Le Lycée Jean Lurçat est l’héritier d’une histoire déjà longue. Cette première approche historique a essayé de brosser quelques aspects d’une évolution que nous avons arrêtée en 1977… Le lecteur aura pu apprécier le chemin parcouru entre les premiers balbutiements de l’enseignement secondaire public féminin, à la fin du XIXe siècle et les premières années du XXIe. Cette évolution accompagna la progressive émancipation des femmes et leur insertion dans la vie sociale et professionnelle. Nous pourrions ajouter qu’elle y contribua grandement, à Perpignan, comme ailleurs.

Tous les objectifs auxquels songeaient les promoteurs de l’enseignement secondaire – féminin, en particulier – et ceux qui animaient les partisans et les artisans de sa démocratisation sont loin d’être aujourd’hui atteints. Un retour sur ce passé permet de prendre conscience de toutes les lacunes constatées aujourd’hui et de songer à la façon d’y remédier.

André BALENT


1 Camille Sée (Colmar, 1847-Paris, 1919). Républicain, il fut élu député de Saint-Denis (Seine-et-Oise) en 1876, et réélu en 1877. Il renonça à la députation en 1881 et fit alors carrière au Conseil d’État. Il fut également à l’origine de la loi du 29 juillet 1881 qui instaura la création de l’École normale supérieure de femmes de Sèvres. Beaucoup d’anciens lycées de jeunes filles portent son nom.

2 Archives municipales de Perpignan, 1 D 1/24.

3 À cette époque, et jusqu’au début des années 1960, les établissements secondaires, collèges ou lycées, pouvaient avoir des « petites classes », c’est à dire des cycles d’enseignement primaire. L’accès à l’enseignement secondaire était difficile pour les élèves qui avaient suivi une scolarité primaire dans une école classique : des « passerelles », de plus en plus large, au fil des ans et sous la pression sociale, furent néanmoins aménagées pour permettre l’entrée en classe de sixième à des élèves venant d’un CM 2.

4 Au nombre de cinq, quatre Allemandes, une Autrichienne, originaire de Vienne, signalée comme « israélite ».

5 Au nombre de 21. L’une d’entre elles, Wanda Kolowska, née en 1928 à Varsovie, était la fille du président de la Croix-Rouge polonaise qui avait son siège perpignanais au boulevard Wilson. Cette antenne de la croix rouge servait de couverture aux filières polonaises d’évasion vers l’Espagne. Les autorités vichyssoises mettront rapidement un terme à ces activités « pro-anglaises ».

6 Pour les Allemandes et les Polonaises, nous avons utilisé le Cahier des classes de l’année scolaire 1940-1941. C’est l’un des seuls documents du genre retrouvé dans les archives du lycée pour les périodes antérieures à 1970. Il y a la liste nominative des élèves par division avec le lieu de naissance, la profession et le domicile des parents.

7 Marcel Sellier, professeur d’histoire, fut l’auteur d’une étude remarquée sur l’assemblée provinciale du Roussillon (1787), publiée en 1898.

8 Par la suite professeur d’espagnol et de catalan à l’université de Perpignan.

9 Faute d’éléments objectifs (archives de Lurçat, témoignages et souvenirs), nous ne pouvons parler ici, pour la période étudiée (1888-1977) des autres composantes du personnel, que nous appellerions, aujourd’hui, « ATOS ».

Eléments bibliographiques

L’Indépendant, 19 février 1953 : ce numéro reproduit un témoignage, initialement publié dans le Bulletin de l’amicale des anciennes élèves. Il s’agit de celui de Mlle V. PARAIRE, ancienne élève et ancienne professeure agrégée d’espagnol au collège de jeunes filles. Il est extrait de son discours au moment de la distribution des prix, en juillet 1952 [une coupure de cet article fait partie des archives du lycée].

Étienne FRÉNAY, « Perpignan l’éducative », in (dir. Raymond SALA, Michelle ROS), Perpignan une et plurielle, Perpignan, 2004, pp. 571-579.

Danielle TIXADOR, « La politique scolaire à Perpignan de 1833 à 1914 », in La ville en pays languedocien et catalan de 1789 à nos jours, Montpellier, centre d’Histoire contemporaine du Languedoc méditerranéen et languedocien, Montpellier, 1982, pp. 281-295.

Mise en ligne Andrée et Daniel OMS

Nous tenons le texte intégral à votre disposition.