Agenda Culturel

 

 

 

 

 

 

Le régime de Vichy et le sport

LE RÉGIME DE VICHY ET LE SPORT

Histoires de rugby catalan

 Le Colonel « Jep » Pascot à Perpignan

Avant la Quinzaine impériale de 1942

 

ORGANISATION DU SPORT EN FRANCE PAR LE RÉGIME DE VICHY (1940-1942)

- Création le 7 août 1940 du Commissariat Général à l’Éducation Générale et Sportive dirigé par Jean Borotra, joueur de tennis de réputation internationale, vainqueur de la Coupe Davis, Wimbledon et Paris. Pétainiste convaincu et militant, il prend en septembre 1940 comme adjoint le Colonel Joseph Pascot[1] dit « Jep », ancien international de rugby, champion de France avec l’U.S.A.P. et qui devient Commissaire Général aux Sports. Également maréchaliste militant, Pascot remplace Borotra en avril 1942 et conservera sa fonction jusqu’en août 1944.

 -20 décembre 1940, élaboration de la Charte des Sports – Le Serment de l’Athlète.

- Le 19 novembre 1941, Décrets d’application de la Charte des Sports (Statuts types – Structures multisports – Amateurisme – Le sport est la nouvelle chevalerie – suppression de certaines fédérations : rugby à XIII, tennis, pelote basque, boxe, football) et application à l’ensemble de la France et de l’Empire Français.

Éléments de la doctrine sportive du régime de Vichy

Dès octobre 1940, à la création du Ministère de la Jeunesse et de la Famille où apparaît un Secrétariat Général à la Jeunesse et un Commissariat Général à l’Éducation Physique et aux Sports qui fut rattaché plus tard au Secrétariat d’Etat à l’Instruction Publique (ces deux organismes se maintinrent avec des modification fréquentes d’appellation jusqu’en 1944), Borotra et Pascot, puis Pascot, appliquèrent à la lettre les conceptions sportives d’un officier de marine Georges Hébert (1875-1957) qui, dans la lignée idéologique de Pierre de Coubertin, considérait le sport comme le moyen de permettre à la jeunesse « d’être forte pour mieux servir », « d’être forte pour être utile », ce qui furent deux slogans du régime avec pour y parvenir une méthode qui refusait la compétition parce qu’elle entrainait deux dérives à leurs yeux impardonnables : le professionnalisme qui pervertissait par l’argent et la spécialisation laquelle nuisait au développement harmonieux du corps et à l’utilité sociale. À cela se joignait l’amateurisme pur et dur, seul garant que le sport ne serait pas perverti par l’argent et surtout permettrait à tous d’en faire sur les bases d’un enseignement scolaire, universitaire et de clubs omnisports s’inscrivant dans cette logique d’amateurisme et de bénévolat pour la cause sportive.

Doctrine – Propagande du Commissariat Général à l’E.G.S.

Éducation Générale et Sports est l’organe officiel du Commissariat Général à l’Education Générale et aux Sports. Il paraît sous deux formes : une revue trimestrielle et un bulletin mensuel[2]. Le premier numéro date d’avril 1942 et le second est consacré à une manifestation annuelle, ou qui se voulait telle, du Commissariat, la Quinzaine Impériale Sportive. Le numéro mensuel reprend les journées de mai de cette Quinzaine Impériale Sportive, essentiellement métropolitaine, même si de nombreux athlètes d’A.F.N. (Algérie, Tunisie, Maroc) et d’Afrique Occidentale Française (A.O.F.) ont été invités.

 Jusqu’à ce premier numéro d’avril 1942, la propagande du Commissariat s’exerçait par le biais d’opuscules divers, par exemple « Le Serment de l’Athlète[3] » largement distribué dans les milieux intéressés et reproduisant des manifestations spécifiques, des photos d’athlètes ou les textes inspirateurs de la politique du Régime.

 

  La première Quinzaine Impériale, vouée au sport dans l’Empire, avait donné lieu à un magnifique dossier photographique transformé en album en 1941. Mais le Commissariat se dota d’un journal en partie parce que Jean Borotra voulait faire un bilan de son action et parce que son successeur voulut montrer le dynamisme de sa structure. Nous donnerons le programme de la deuxième Quinzaine Impériale Sportive du Colonel Pascot et décrirons les événements du 2 mai 1942 à Perpignan, tels qu’ils ont été repris par la presse locale qui était entièrement à la dévotion du régime auquel elle avait fait acte d’allégeance. Il est clair que ces Quinzaines Impériales n’ont pu exister que tant qu’il y eut une zone libre, c’est-à-dire jusqu’en novembre 1942.

 

Rappelons également que si le Commissariat à l’Education Générale et aux Sports exista jusqu’en 1944, il n’eut plus d’actions publiques réelles à partir de novembre 1943, le Maréchal Pétain n’ayant plus de pouvoir effectif, lequel était exercé par Laval, Darnand, sa milice et les Allemands. Ce qui n’empêcha pas les compétitions sportives de se poursuivre jusqu’en 1944.

Les compétitions sportives ont fait partie de la politique et de la propagande du Régime. Le Colonel Pascot a aimé les compétitions et il est difficile d’en douter quand on énumère les épreuves créées ou maintenues entre 1941 et 1942 : Coupe des Champions, Coupe du Languedoc, Coupe du Maréchal, Coupe de France (rugby) juniors et séniors, Coupe de France Militaire, Challenge de l’Amitié, Challenges divers organisés par la Presse locale et qui resteront après la guerre pour bon nombre d’entre eux.

il est intéressant pour nous autres Perpignanais de voir qu’une partie du journal est consacrée à la visite du Colonel Commissaire à Perpignan, dans le cadre de la Quinzaine Impériale de 1942. Avec la participation d’une foule d’athlètes très connus, dont le Champion Olympique Nakache, de confession juive. Pascot était à Perpignan 15 jours avant le début de la Quinzaine, le 2 mai. La Quinzaine commença le 17 mai à Vichy. Cette deuxième Quinzaine Impériale Sportive se déroula essentiellement en métropole, la précédente avait agité Casablanca, Alger, Tunis et toutes les villes d’A.F.N., la seconde invite des athlètes de l’A.O.F et de l’A.F.N. mais est strictement métropolitaine.

Pascot utilise l’« Éducation Générale et Sportive », organe du Commissariat Général à l’Education Générale et aux Sports (C.G.E.G.S.), pour démontrer que le sport est un devoir national, que les sportifs sont la nouvelle chevalerie moderne et des pionniers de la rénovation physique et morale qui doit être, pour lui, une finalité. Le monde sportif est une avant garde dont les mots d’ordre sont : austérité, sobriété, rigueur, dans le cadre de l’amateurisme. Il précisera même dans certains de ses textes que ne voir dans le sport qu’amusements, détente et plaisirs, relève de la trahison, que l’esprit de jouissance a perverti la jeunesse et le désastre s’en est suivi. Il utilise un discours à la radio pour argumenter sur ces thèmes, le 31 décembre 1942. Notons que la revue pétainiste « L’œuvre » n’hésitait pas à écrire que le Maréchal Pétain était le premier sportif de France puisqu’il conservait « toujours son pas alerte qui fait transpirer tant de personnages officiels ».

Outre les albums photographiques, les photos propagandes et parfois publicitaires des sportifs qui gagnent, en particulier Marcel Cerdan, les opuscules relatant les différents points de la nouvelle doctrine, « Le Serment de l’Athlète » par exemple, l’utilisation de revues pétainistes, outre « L’œuvre » déjà citée, la revue « France » où en 1943 Pascot affirmait son dégoût de la Gauche, son anti intellectualisme  et surtout sa préférence pour un certain type d’ordre… Il écrivit en 1943 un petit livre « Philosophie et Doctrine des Sports » où il exprime ce qu’il entend dans le cadre de la Révolution Nationale de l’organisation de l’ordre nouveau en matière sportive.

LES JOURNEES SPORTIVES IMPERIALES DE MAI 1942

Calendrier – Programme sportif de la Quinzaine Impériale de 17 au 23 mai

Il est prévu que 4 équipes de 29 athlètes venus du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie et de l’A.O.F. s’opposeront dans plusieurs compétitions à des équipes d’athlètes du Continent.

Le Colonel Pascot décide de prononcer son discours programme à Perpignan, le 3 mai[4], en préambule à cette Quinzaine Impériale.

…La cité catalane chante de toute sa lumière, de tous ses oriflammes et de toute sa joie pour faire accueil à Jep Pascot, ancien International, champion de France, dont le premier geste de Commissaire général est de venir saluer sa ville natale. […] Le Colonel est reçu […] par M. le Contre-Amiral de Belot, préfet des Pyrénées-Orientales, par le Général-Médecin Coudray, maire de Perpignan et par ses amis les plus intimes[5].

Le 17 mai à Vichy :

10h30 : Grande Messe à la mémoire des morts de l’Empire

14h30 : Stade Municipal

- prestation solennelle du Serment de l’Athlète, en présence du Maréchal Pétain.

- compétitions sportives d’Athlétisme. Une sélection d’athlètes d’Algérie, Tunisie, Maroc et A.O.F. sera opposée aux élèves de l’Ecole Nationale d’Education Physique (E.N.E.P.).

Le 20 mai à Lyon : pour l’athlétisme

Le 24 mai à Marseille

Le 17 mai à Toulouse

Le 23 mai à Lyon : pour la natation et le water-polo.

À Perpignan, Pascot prononça son discours programme dans la droite ligne du travail accompli par Borotra et parce que Perpignan abritant un club phare du rugby, l’U.S.A.P., il voulait sans aucun doute marquer ce qu’il avait organisé : la disparition de la Fédération du Rugby à XIII dont Perpignan avait été un centre important. Cela lui permettait de voir sur le terrain l’accomplissement de ce qui était un des fondamentaux du système sportif de la Révolution Nationale : l’amateurisme et dans cet amateurisme, l’omni sportivité des clubs. Il a choisi Perpignan et l’U.S.A.P. également pour des raisons affectives puisqu’il était de Port-Vendres[6], joueur de l’U.S.A.P. et qu’il savait bénéficier, à ce titre, d’une large sympathie.

En ce qui concerne l’interdiction et la liquidation de la Fédération du Rugby à XIII, si l’on fait la chronologie de cette décision, il apparaît que le Colonel Pascot était avec Borotra le 18 septembre 1940 à Vichy où ils rencontraient le Président de F.F.R. à XV, M. Ginesty. Il était également à Toulouse le 17 octobre 1940, jour de la décision de liquidation de la F.F.R. à XIII. Borotra avait demandé au Docteur Voivenel[7] un rapport sur le rugby, remis le 4 octobre. La réunion dite des « 4 » du 17 octobre entérina le rapport et prit la décision de : « Projet de Réorganisation du Rugby ».

C’est donc en préambule à la propagande sportive de la Quinzaine Impériale qu’il faut comprendre pourquoi l’« Éducation Générale et Sportive » reprend le discours programme de Pascot prononcé à Perpignan et montre des photos de lui serrant des mains de joueurs de rugby alors que la Quinzaine était essentiellement vouée à l’athlétisme et à la natation.

Préambule perpignanais dans L’Indépendant du 4 mai  1942

Une grande manifestation sportive officielle s’est déroulée hier au Stade Aimé Giral de Perpignan – Le Lieutenant–Colonel Pascot en Roussillon – Le Commissaire général à l’Éducation générale et aux Sports a défini sa doctrine dans un grand discours programme.

 

 

Le journal présente une journée « militarisée » à partir d’un « ordre du jour » du Colonel Pascot expliquant ses intentions dès sa nomination à Vichy et l’annonce de sa venue à Perpignan les 2 et 3 mai.

Il trouve dans L’Indépendant un support et un propagandiste enthousiaste des circonstances de sa venue, de ses idées et de sa parole.

La première page de L’Indépendant du 4 mai, rendant compte de cette journée du 3 mai, peut être qualifiée « d’héroïque » avec Pascot héros sportif mais également politique, de la Révolution Nationale et de l’Ordre Nouveau voulu par le Maréchal Pétain, dont il apparaît être le chevalier fidèle.

Le discours programme est entièrement reproduit sur 3 colonnes en pleine page, 3 autres colonnes rendant compte des réceptions « enthousiastes » de Perpignan et des manifestations sportives qui accompagnèrent la journée « rehaussée » par la présence du Commissaire Général aux Sports, se continuant par une photo traduisant l’amicale sympathie de l’après-midi suivie de l’inévitable repas, tout aussi amical, comportant une énumération quasi exhaustive de tout ce qui compte dans le milieu sportif départemental.

L’organisation de la visite est savamment dosée, une parfaite démonstration de ce que doit être le cheminement d’un responsable :

·                    Le temps du ressourcement et de la réflexion : à peine nommé, il va se ressourcer dans sa famille à Port-Vendres le 2 mai.

·                    Le temps de la parole et de la mise en place du projet d’avenir et le bilan du travail accompli déjà…

·                    Le temps de l’action est déjà venu et il le montre en participant – l’après-midi sur le terrain de sport – prouvant par là que si le discours indique les principes et la voie à suivre, c’est le terrain qui concrétise et le pragmatisme qui commande dans certaines situations, comme il le dit sans masque, pour « ne pas négliger la portée internationale du sport français ». 

L’Indépendant a bien suivi l’importance des nuances diverses apportées par le Colonel Pascot aux principes fondateurs voulus par la Révolution Nationale. La reproduction « in extenso » du discours en est la preuve. 

Le Commissaire Colonel prend soin de rappeler les principes intangibles déjà préconisés par Borotra sur l’organisation du sport : la base en est l’Association Sportive, elle se moule dans la Fédération Sportive, laquelle accepte l’autorité du Comité National des Sports. Il rappelle les principes sur lesquels repose le sport français : l’existence de la compétition, parce que le risque n’enlève rien aux valeurs éducatives et que la vie sportive est un apprentissage de la domination de la souffrance. Viriliser le sport, accepter le risque, garder le championnat, mais conserver dans tous les sports l’amateurisme sur le plan national. Le Commissaire aux Sports considère que la situation internationale doit être examinée au cas par cas et que pour certains sports, dont la boxe et le cyclisme, il pourrait exister une élite professionnelle parce que c’est le cas dans presque tous les pays du monde et qu’il y va de la renommée sportive de la France (il devait penser à Marcel Cerdan). Il est très réservé pour le football qui, sur le plan international, mêlait pays d’amateurs et de professionnels. Il ne fit aucune mention du rugby à XIII et devait considérer le problème comme réglé.

On peut retenir de son discours quelques morceaux choisis : « Jouer pour son plaisir est une formule, elle ne me suffit pas … nous n’avons pas le droit, sous prétexte que le championnat comporte des risques, de renoncer aux valeurs éducatives du sport de compétition… il est dans la doctrine de la Révolution Nationale de donner à notre jeunesse le goût du risque. Viriliser le sport, accepter le risque… je demeure partisan du championnat… »

« Il est encore dans la doctrine de la Révolution Nationale de donner à la jeunesse le goût de l’effort : non de l’effort pour le gain, mais de l’effort pour l’effort. C’est pourquoi, sur le plan national, seul, en sport, l’amateurisme doit subsister. »

Le Commissaire Général à l’Éducation Générale et Sportive avait consacré le début de son discours à l’enseignement général, aux horaires, aux stages de formation des instituteurs, du secondaire et du supérieur, mais ce n’était pas là le vrai but de son discours :

« L’école prépare l’avenir : vous, Associations Sportives, c’est le présent que vous avez en partage. Or, l’Histoire n’attend pas, j’ai déclaré sans attendre que « mon action serait avant tout, axée sur le Sport », ce qui me conduit au cœur de mon sujet : à définir ma politique sportive… je toucherai ici aux deux problèmes essentiels : celui de l’organisation du sport, celui de la doctrine du sport. »

 L’Indépendant fait un compte rendu heure par heure de la visite de Pascot : Préfecture–Mairie – l’après-midi au Stade Aimé Giral - discours programme du Commissaire Général au repas « amical » du Grand Hôtel, le soir.

L’énumération des personnes présentes à chacune des séquences de l’événement semble avoir été un devoir pour le journal : il ne manque aucun nom. 

À son arrivée à Perpignan, le Colonel Pascot vint à la Préfecture, avec son Cabinet, fut reçu par le Préfet et l’ensemble des responsables administratifs du département civils et militaires.

Etaient présents : le Préfet De Belot, le Colonel Moreau commandant militaire du département, Latscha Secrétaire général de la Préfecture et Bruneau Chef de Cabinet, le Colonel Pascot était accompagné par son Secrétaire particulier Derromas, son Directeur à la propagande Gauthier-Chaumet, son Officier d’ordonnance, l’enseigne de vaisseau Bourgain, Mlle Nolier Sous-Chef du Secrétariat aux Sports. Il se rend à la Mairie où il est reçu par le Médecin Général Coudray, Maire de Perpignan, entouré de son conseil municipal mais aussi de Mgr Bernard Évêque du diocèse, Azama de la Légion, Henri Vidal Conseiller national, Pontvianne Chef des services des sports de là zone libre, Rosas Président du Comité du Roussillon de la F.F.Rugby, le Docteur Bonzoms Président du Racing Club Catalan, Paul Roux Président de l’USAP, Yvon Petra Champion de tennis, Grando Secrétaire Général de la Mairie… et, bien sûr, un public nombreux de sportifs et de représentants des associations et des professions. 

Visite à l’Hôtel de Ville, le Maire prononça une allocution exaltant le sport, école de volonté, soulignant que celle-ci est une « des vertus de la race[8] si bien incarnées par le Commissaire Général ». Le Maire de Perpignan, dont nous ne doutons pas de l’habileté politico-sémantique, se borna à une évocation en rapport avec le personnage visiteur qui lui permettait tout à la fois d’être dans la fière évocation des valeurs sportives et dans l’idéologie politique de l’Ordre Nouveau. Nul doute que tout le monde ou presque a compris.

 

  L’après-midi fut consacrée à la présentation des Clubs et des athlètes, en particulier l’U.S.A.P. mais aussi le Racing Club Catalan dont Pascot n’ignorait pas l’histoire puisqu’il était directement responsable de son existence. La Fédération du jeu à XIII ayant été supprimée comme étant contraire à l’amateurisme, les joueurs perpignanais du XIII Catalan s’étaient regroupés dans le cadre d’un Racing Club Catalan, Association Sportive conforme au nouveau statut des associations sportives et bien sûr y pratiquaient le rugby à XV seul autorisé. Aucune allusion de la part du journal…

Pour cette après-midi sportive[9], les deux Clubs s’étaient associés en une « entente »[10] et s’opposèrent à une « entente bordelaise[11] » que les Allemands avaient autorisée à franchir la ligne de démarcation.

« L’Entente Catalane », son nom était un symbole que Pascot ne put qu’apprécier, se trouva constituée par les vedettes du XV et du XIII défunt : Benoit, Noguères, Maso, Carrère, Argelès, Trescases, Porteils, Desclaux, Garrigue, Bruzy, Riu, Bertrand, Got… treizistes et quinzistes reconnaîtront les leurs.

 

 

 

Mais ce qui alla au cœur de Pascot c’est l’avant match où Paul Roux, Président de l’USAP, et le Docteur Henri Bonzoms, Président du R.C.C., lui présentèrent leurs sections de clubs omnisports : boxe, basket, tennis, athlétisme… masculins et féminins. Pascot était comblé.

Et au repas du soir, il ne manqua personne. L’Indépendant n’en oublia aucun. Les dames étaient invitées et le Commissaire Général de l’Education Générale et aux Sports prononça son discours.

Tous les représentants de toutes les fédérations autorisées ou tolérées étaient présents à ce repas. La soirée fut conclue par l’inévitable chantre, poète et ancien représentant du rugby catalan au Comité du Languedoc Roussillon, grand journaliste sportif des heures de gloire de l’A.S.P. et de l’U.S.A.P. Albert Bausil, « vieil ami de Jep Pascot » qui déclame :

         Les vents mauvais n’ont pas fini de souffler.

J’ai peur qu’ils agitent encore, avant la sérénité des beaux jours, les plis de ce drapeau dont nous avons salué tout à l’heure, au mât du Stade Aimé Giral, au dessus des jeunes poitrines rassemblées par le premier de tes désirs, la montée plus lente et plus grave dans la clarté de notre ciel. […]

Sa flamme vacille encore dans les vents qui se contrarient.

Mais le flambeau des stades ne s’éteindra parce que c’est le Maréchal qui te l’a passé, et parce que c’est toi qui le brandis.

POURQUOI À PERPIGNAN ET POURQUOI L’USAP ?

Le jeudi 12 septembre 1940, L’Indépendant écrit que l’U.S.A.P. va rouvrir ses portes. L’autorisation de reprise d’activité d’un Club, surtout aussi prestigieux, ne peut se faire que dans l’acceptation par cet organisme des règles posées par les tenants de l’Ordre Nouveau du Gouvernement du Maréchal Pétain.

Quand l’U.S.AP. est autorisée à rejouer, cela signifie que le Club a souscrit aux directives de la Direction Générale du Commissariat Général à la Jeunesse que dirigeait Georges Lamirand[12] dont la mission était en réaction contre les générations précédentes qui, selon le Maréchal Pétain, s’étaient laissées engourdir par « l’esprit de jouissance » et intoxiquer par « la paresse, l’égoïsme, la lâcheté, l’argent, un capitalisme tyrannique et certaines idéologies folles [13]» (Le Président de l’U.S.A.P., M. Paul Roux, était à ce poste depuis 1938. C’est lui qui avait fait construire, dans sa configuration seconde, le Stade Aimé Giral. Le stade actuel n’a évidemment plus le moindre rapport architectural avec celui de Paul Roux, si ce n’est l’orientation. C’est lui qui créa la Section Boxe, ce qui fit que l’U.S.A.P., et le Colonel Pascot en était convaincu, était le type même de club omnisports, amateur, centralisateur départemental. Avec Athlétisme, Boxe, Tennis, Pelote Basque et le Rugby, l’U.S.A.P. paraissait aux tenants du Régime un socle local mais de réputation nationale. Le rugby catalan avait été plusieurs fois Champion de France.

Suite à la suppression du « Rugby à XIII », se créa à Perpignan le Racing Club Catalan, Club amateur de rugby à XV regroupant l’ensemble des ex joueurs du XIII catalan. Notons que le R.C.C. est le seul club français qui, le 17 mai 1942, est allé jouer au rugby à Barcelone pour marquer « l’amitié » du Régime avec Franco.

L’U.S.A.P. était donc un club conforme à l’organisation prévue par le Commissaire Général à l’Éducation Générale et aux Sports, Jean Borotra, et par son adjoint le Lieutenant Colonel Pascot, ex joueur de l’U.S.A.P. et international français de rugby.

L’U.S.A.P., sa section boxe amateur, organisera en 1943 les Championnats du Languedoc, participera à la Coupe du Maréchal, en 1944 à la Coupe des Provinces de France dont la finale eut lieu à Perpignan le 4 juin. Le tennis, l’athlétisme et la pelote basque constituaient, avec bien sûr le rugby, le panel omnisport offert par le club. (Notons que la section boxe de l’U.S.A.P. exista jusque dans les années 6O).

Le Stade Aimé Giral avait un fronton de pelote basque démoli dans le début des années 1960. On jouait à la pelote basque dans les villages de la périphérie perpignanaise également, avec plus ou moins de constance depuis les années 1920. La pratique a totalement disparu après la seconde guerre mondiale. La section athlétisme de l’U.S.A.P. eut une activité forte dans toutes les manifestations locales pendant cette période mais qui, après la guerre, disparut, le club se recentrant essentiellement sur le rugby. L’U.S.A.P. actuelle a une section rugby formation et amateur, une section rugby professionnel et une section tennis.

L’U.S.A.P., pour le Colonel Pascot, était un des clubs s’approchant au plus près de son idéal de structure associative sportive telle qu’elle était définie dans la Chartre de 1940. Un club amateur omnisport, ayant des références de continuité et de qualité, un club qui jouait au rugby à XV avec lequel il avait été Champion de France. Le rugby était privilégié mais l’athlétisme, le tennis, la boxe et même la pelote basque étaient dans la pratique du club. Un club avec lequel il avait des liens affectifs et où il avait pratiqué avec succès son sport favori. Un club qui avait tenu bon contre le professionnalisme du rugby ou plutôt du jeu à XIII, dont Perpignan était un bastion et dont il avait supprimé la fédération obligeant les joueurs du XIII Catalan à devenir le Racing Club Catalan. Ce club ne pouvait qu’être le lieu où il concrétiserait, par un discours programme, les ambitions sportives de la Révolution Nationale. En plus, en zone libre, dans une ville marquée par une identité catalane qui en faisait une originalité dans le provincialisme sportif que cultivait l’Ordre Nouveau, où la propagande du système pourrait montrer que la disparition d’une fédération n’entamait en rien l’esprit sportif matérialisé par l’entente des hommes participant au spectacle.

 

La militarisation de la structure sportive nationale, départementale et municipale, ainsi que la mainmise sur elle des partisans de l’idéologie nouvelle est affirmée lors du repas du soir au Grand Hôtel à deux pas de la Préfecture. La table d’honneur est présidée par Pascot, Lieutenant Colonel ; outre ceux déjà cités comme comité d’accueil à la Préfecture, étaient présents le Maire de Perpignan Coudray, Médecin Général, le Commandant Brousse adjoint aux sports de la ville, le Commandant Fusil, Directeur départemental de l’Education Générale et des Sports, Rusca Vice Président des retraités de la Légion… Pascot était venu avec son Chef de Cabinet Venturini, Commandant, un Officier d’Ordonnance, l’Enseigne de Vaisseau Bourgain…

La venue de la vedette sportive devenue Commissaire Général à l’Éducation et aux Sports ne pouvait être un succès complet sans un match de rugby.

 

Borotra comme Pascot peuvent être considérés comme les soutiens affirmés de l’État Français dont ils ont appliqué l’idéologie à la jeunesse et aux sports. Ni Borotra ni Pascot n’étaient racistes et antisémites. Borotra a toujours eu à l’égard des athlètes africains ou nord-africains une attitude normale, de même que Pascot. L’un et l’autre essayèrent de sauver le nageur champion olympique Nakache[14] et sa famille des griffes de la Gestapo et ils échoueront, ce qui semble prouver que leur influence dans le jeu collaborationniste était nulle ou presque. Nakache revint des camps mais pas sa femme et sa fille.

Des études ont été faites sur le sport en général dans le Régime de Vichy et sur la suppression du rugby à XIII, études d’autant plus précieuses que l’organisation du sport en France après la Libération a adopté, comme pour la politique familiale, bon nombre d’orientations voire de textes venant de cette période… Mais il n’existe pas de monographie urbaine portant sur les malheurs d’un sport spécifique pendant cette période, en tout cas rien en ce qui concerne Perpignan.

APRÈS 1944

Les Allemands envahissent la « zone libre » le 11 novembre 1942 et le 12 les troupes allemandes sont à Perpignan, elles n’en partiront que le 19 août 1944.

Borotra évita la Haute Cour et continua, après la Libération, à jouer un rôle dans l’élaboration commencée par lui et la modernisation des institutions sportives. Il fut même question de créer un Ministère des Sports, ce qui ne se fit pas, nous n’en sommes encore qu’au Secrétariat d’Etat.

Par contre, Pascot fut interrogé par le Juge d’Instruction de la Haute Cour à propos d’une affaire financière. En tant qu’ancien dirigeant du Commissariat à l’Éducation Générale et aux Sports, on lui demanda quel avait été son rôle et sa responsabilité dans l’achat d’un terrain en Dordogne pour une somme de 6 millions de francs, terrain qui devait être aménagé pour l’éducation sportive des instituteurs. Pascot se retrancha derrière l’avis des techniciens du Ministère qu’il avait demandé.

Pascot était bien conscient que cette mise en accusation pouvait éventuellement déboucher sur un délit de type affairiste, d’abus d’autorité, d’influence abusive, sur lequel on aurait établi sa participation à la collaboration. Il déclara à cette occasion au Juge d’Instruction : « Je ne suis jamais allé en Allemagne. Je n’ai jamais organisé des matchs franco-allemands et mes discours avaient trait uniquement aux sports. ». Ce qui était tout à fait véridique. Le Républicain du mardi 8 janvier 1946, en première page, relata l’affaire et les propos tenus par le Colonel Pascot qui, dès ce jour, disparut de la vie politique. Il est mort à Ribérac (Dordogne) en 1974.

 

En février 1946, le Commandant Roux, ex membre du Cabinet de Léo Lagrange, devint le patron du sport français.

Un autre monde commençait. Comme pour la politique familiale, la politique sportive de la IVe et aussi de la Ve République, a hérité des structures mises en place par Vichy, et de bon nombre d’idées sur ce que doit être le sport ou ce qu’il peut être qui marquent encore, mais bien sûr dans un cadre démocratique, le sport français. Nous pensons en particulier à la notion d’exemplarité de l’athlète, à la mise en place du sport professionnel… et aux structures mêmes. Le sport est géré par un Secrétariat d’État. Rien n’a changé dans l’organisation sportive depuis longtemps bien qu’il n’y ait plus de Ministère de l’Education Générale, de la Jeunesse et des Sports 

 

 

Jean-Louis ROURE

 



[1] Joseph Pascot (dit Jep) né le 11 décembre 1897 à Port-Vendres(Pyrénées-Orientales) et décédé le 4 juin 1974 à Ribérac (Dordogne).  Joueur de rugby  et colonel de l'armée de terre française, dans la mouvance de René de Chambrun (gendre de Pierre Laval).

[2] Le prix de l’abonnement pour l’ensemble de la publication est de 100 francs par an, avec une réduction de 20% pour les membres du corps enseignant et les secrétaires de groupements sportifs.

[3] C’est le 29 avril 1941 qu’est prononcé pour la première fois le serment de l’Athlète  « Je promets sur l’honneur de pratiquer le sport avec désintéressement, discipline et loyauté, pour devenir meilleur et mieux servir ma patrie. » C'est-à-dire l’État français créé par Vichy.

[4] Éducation générale et Sports, N°1, juin 1942. « Le nouveau Commissaire a voulu, sitôt appelé à la direction des Spots par la confiance du Maréchal et du Chef de Gouvernement, que ses compatriotes, les sportifs du Roussillon aient la primeur des grandes idées directrices qui sont la base de son programme sportif. »

[5] Éducation générale et Sports, N°1, juin 1942

[6] Idem, « L’entrevue est brève ; car le désir de Jef Pascot est d’aller embrasser son père à Port-Vendres. »

[7] Paul Voivenel  1881/ 1975  est un neuropsychiatre, conférencier, écrivain et membre de la Fédération française de Rugby à XV.

[8] Ce terme de « race » fait partie de ce langage folklorique qui avait cours et qui continua à avoir cours après la guerre et qui ne disparut que dans le courant des années 55-60. On parlait dans les milieux rugbystiques locaux des vertus de la « race catalane » mais dans le sens du jeu de rugby.

[9] Éducation générale et Sports, N°1, juin 1942. Devant  11 000 spectateurs.

[10] Éducation générale et Sports, N°1, juin 1942. « Mais l’intérêt de la partie réside surtout dans le caractère symbolique de la rencontre et dans la constitution même de l’équipe catalane. Le Commissaire avait exigé, avant de venir en Roussillon, la réconciliation sincère et définitive des deux grands clubs perpignanais : l’Union Sportive Perpignanaise - le club dont l’international Jep Pascot avait si brillamment défendu les couleurs – et le Racing-Club Catalan, le club rival, l’adversaire né du vieux doyen Sang et Or. » Les ex treizistes du R.C.C. revenaient de Nice où ils avaient disputé un match.

[11] Bordeaux, influence anglaise oblige, fut un des fiefs originels du rugby en France. « Entente bordelaise » appelée « Côte d’Argent ».

[12] Georges Lamirand (1899/1994), Secrétaire d'État à la jeunesse du gouvernement de Vichy du 27 septembre 1940 au 24 mars 1943 dans les gouvernements Laval, Flandin et Darlan.

[13] Jeunesse, hebdomadaire du Secrétariat Général à la Jeunesse – juin 1940.

 

[14] Alfred Nakache (dit Artem), né 18 novembre 1915 à Constantine (Algérie Française), mort le 4 août 1983. Plusieurs fois recordman et champion de France, il participa aux Jeux olympiques de 1936 à Berlin et en 1948 à Londres,

 

Mis en ligne le 16/11/2011